La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 12 sur 57

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La bouche pleine

Mercredi 30 novembre - 20 h 56, dans ma salle de bain.

Loooooool. Bon, merci du cue.

J’en prends note !

Célibataire #3 :

Prends une douche juste avant.

Pis mange pas trop lourd

durant la journée, lol.

Célibataire #2 :

Ça m’écœure.

Célibataire #1 :

Un anus averti en vaut deux !

Saint- sacre que vous êtes nouilles.

 

Mercredi 30 novembre

20 h 56, dans ma salle de bain.

 

Je me coupe les ongles d’orteil, enlève mon vieux vernis écaillé, m’exfolie et applique un masque d’argile sur mon visage, puis me fait couler un bain, dans lequel je verse assez d’huile parfumée pour faire frire un poulet. Je me lave les cheveux, me rase les aisselles, les jambes, l’intérieur des cuisses, les grandes lèvres et, comme c’est un cas particulier, l’anus. Ce qu’on ferait pas pour être toujours prête, comme une scout.

Je sors de la baignoire et m’enduis de lotion raffermissante. Je me scrute dans le miroir derrière la porte de la salle de bain. Je tâte, masse, remonte, étire, twiste, écarte. Ça va : j’ai du petit mou, mais ça pourrait être pire. J’enfile un bas de pyjama en satin et je frissonne quand il glisse doucement sur mes jambes lisses. Je devrais me raser plus souvent. Je passe ma main sous mes seins, mes aisselles et inspecte chacun de mes grains de beauté. Tout me semble sous contrôle. Faut ce qu’y faut : j’ai pas l’intention de mourir d’un cancer à quarante- cinq ans. J’ai d’autres choses à faire, et comme c’est déjà arrivé à mon père, il y a quatre ans, ce serait pas très original, comme mort. Ni très agréable, d’ailleurs. J’ai longtemps eu les images de son grand corps faible et émacié tatouées dans le cerveau, et ça m’a tout pris pour finir par les remplacer par des souvenirs plus heureux.