La bouche pleine
Samedi 10 décembre - 23 h 45, dans un bar électro-russe.
— Aaaah, man. La fin d’une époque ! Mais j’suis con tente pour toi, vraiment.
— Ouin ?
— Full. Tu mérites une job qui te challenge.
— Merci. T’es fine.
— Pis tu vas être riche ! Tu vas pouvoir me sortir au resto pis toute.
— Niaiseuse. Tu l’sais que je vais m’ennuyer, hen ?
— Pis moi donc. Mais faut ce qu’y faut. Bravo, ma girl !
On retrinque par- dessus sa petite table de cuisine ronde.
— Tu démissionnes quand ?
— Lundi. Ça m’stresse.
— Ça va bien aller. C’est pas comme s’ils s’attendaient à ce que tu restes à ton poste toute ta vie non plus.
— Ouais. Ils tomberont sûrement pas en bas de leur chaise.
— On fête ça comme il se doit ce soir ?
— You bet.
Elle se met à me parler de sa dernière date avec le sosie d’Angie. Elle est tellement belle ç’a juste pas d’allure, genre j’me sens inadéquate as fuck. Mon cell, posé sur la table, vibre et interrompt son histoire en plein premier cunni. Pete m’envoie une photo de son souper : des bons vieux cigares au chou. J’te l’avais dit que mes parents ont comme 128 ans dans l’âme. Je ris, et je montre la photo à Ju. Elle y jette à peine un coup d’œil, se lève, ouvre la deuxième bouteille et nous sert deux verres remplis à ras bord. Je réponds. Oh god ! Lunch de cafétéria much. Tes parents sont trop chou ! (Pun intended.) Je me trouve drôle. Je m’enfile une grosse gorgée de vin avant de redonner mon attention à Juli anne.
— Bon, de quoi on parlait, déjà ?
Samedi 10 décembre
23 h 45, dans un bar électro- russe.
J’haïs la musique électro. Je sais pas pourquoi je continue de venir ici.
Poum- tshi- poum- tshi- poum- tshi- poum.
— Yo, peux- tu changer de face ?
— C’est pas ma faute si c’est la même toune qui joue depuis qu’on est arrivées.
— C’est pas la même toune, man.
— On dirait.
— Y a personne qui t’obligeait à venir, hen.
Damn, okay.
— J’sais ben.
— Viens donc, on va danser un peu.
— Minute, j’vais aller chercher mon ectasy pis mes glow sticks.
— T’es conne. Awaille !
Ju cale ce qui lui reste de son Moscow Mule à seize piasses et m’entraîne sur le dancefloor. Je danse sans entrain pendant qu’elle se fait aller, les yeux fermés. Je peux pas croire qu’elle tripe pour vrai. J’ai juste envie de prendre la place du DJ, beaucoup trop concentré pour un gars qui fait juste peser sur play, pour faire jouer du Rihanna.
Les amis de Ju – dont les fameux Émilie et Jasmin – finissent par se pointer. Ils sont une gang et ils sont tous beaux : ils fittent parfaitement dans le décor branché du bar. Ça se donne des becs sur les joues, ça se crie dans les oreilles et la bande finit par se déhancher comme si y avait pas de lendemain. J’essaie d’y mettre un peu plus d’ardeur, peer pressure and all. Je me dis qu’un verre de plus m’aidera certainement à me dégêner le bassin et je me fraie un chemin parmi les corps grouillants jusqu’au bar.
Un shooter de gin.
Un Pimm’s Cup.
26,00 $
Merci.
Sacrament.
Ça coûte cher, la Russie.
Un peu plus lousse, je m’apprête à rejoindre les gens sur la piste de danse, mais je sens mon téléphone vibrer dans ma sacoche. Je m’assois sur un des grands bancs en velours du bar et je fouille d’une main dans mes tracas pour le trouver.
C’est Pete.
Hey ! Tu fais quoi ?
Je pars de chez mes parents
dans Villeray. Si t’as rien de prévu, on pourrait prendre une bière chez nous ou chez vous ?
YES. Ça me tente pas mal plus d’aller frencher Pete que de continuer à danser sur le même esti de beat plate tout le reste de la soirée. Au prix des cocktails, ça va me coûter un bras pis une jambe avant d’apprécier l’expérience un minimum. J’attends quelques minutes en sirotant mon cocktail qui doit être infusé dans de l’or 24 carats, vu son prix, question d’avoir l’air occupée. On s’entend pour un verre chez moi et il propose de venir me chercher direct au bar dans une trentaine de minutes. J’accepte.
Je finis mon verre – un Marie- Antoinette, c’est basically un shooter –, et je passe aux toilettes, question de me repoudrer un peu, entourée de gens très poudrés eux- mêmes, je dirais. Je retouche mon rouge à lèvres, mon blush, mon eye- liner. Je brosse mes sourcils d’un coup de gel en essayant de retenir mon souffle au possible : j’haïs les toilettes mixtes, ça pue la pisse. À côté de moi, un barbu tatoué aux cheveux longs se lave les mains beaucoup trop longtemps, en me regardant, subjugué, comme s’il avait jamais vu ça, une fille qui se maquille. Sorry de popper ta balloune, mon beau : y a personne qui se réveille avec une bouche cerise et des paillettes sur les paupières. It’s hard work d’essayer d’attirer l’attention des gars comme toi.
Je quitte la salle de bain dégueu et m’apprête à aller avertir Julianne de mon départ. Sur le plancher de danse, elle a l’air d’avoir vraiment du fun. Tout le monde se déhanche sans gêne, comme si personne les regardait. Dans mes mains, l’écran de mon cell s’illumine. Pete est déjà arrivé. Je décide de pas déranger Ju, de la laisser dans sa transe électro- cool. J’ai pas envie qu’elle insiste pour que je reste encore un peu, ou qu’elle me trouve plate d’aller rejoindre mon new boy. Je la texterai une fois rendue chez nous. Elle pourra pu’ rien dire.