La bouche pleine
Mardi 13 décembre - 21 h 45, au chalet.
Il me tend une tablette de feuilles lignées jaunes et je gribouille mon nom et mon numéro de téléphone. Je lui remets les clefs de mon char du même coup.
— Ah, Camille ! C’est un beau nom, ça. J’ai pas de manières : moi, c’est Sébas !
Il me tend sa main, que je serre brièvement.
— Faque là, Camille, as- tu besoin d’un lift jusqu’au garage demain ? J’peux revenir te chercher, si tu veux.
— Ah, c’est gentil, mais mon… chum va être arrivé à ce moment- là. Il a une auto, il va pouvoir me lifter.
— Bon, parle- moi de t’ça !
Je lui souhaite une bonne soirée, descends mes affaires du coffre en un seul voyage qui manque de me casser le dos, et entre dans le chalet, enfin.
Je barre derrière moi et, sans enlever mes souliers ni mon manteau, je m’ouvre une des Coors Light qui traînent dans le frigo. J’en cale la moitié d’un trait.
Ouf.
Mardi 13 décembre
21 h 45, au chalet.
J’ai vérifié que toutes les portes étaient bien barrées : y a un monsieur que je connais pas qui sait que je suis toute seule ce soir, quand même. Ça m’angoisse – d’autant plus que je suis encore sur les nerfs de toute cette mésaventure mécanique. J’essaie de relaxer et de pas trop penser à ce que ça va me coûter. Crisse.
J’en suis à ma troisième bière, que j’ai mélangée avec du Clamato, et je mange des chips en scrollant Insta gram, avachie sur le sofa moelleux, devant le faux foyer au gaz qui réchauffe le côté droit de ma face. Plus l’alcool rentre, plus j’ai le vague à l’âme. J’aimerais ça appeler Julianne pour lui raconter ma bad luck. Mon cellulaire s’illumine : mon cœur fait un tour, pensant que c’est peut- être Pete. C’est Louise qui m’appelle.
— Ça va, ma chouette ? J’ai pas eu de tes nouvelles !
— Oui, s’cuse, j’ai oublié. J’suis au chalet. Mais tsé qu’à cette heure- là, j’aurais eu le temps cent fois de me faire égorger dans le bois, hen. T’es pas assidue sur ton check- up.
— Pis toi t’es pas assidue sur ton donnage de nouvelles ! Franchement.
— C’est une blague.
J’explique la situation à ma mère en oubliant intentionnellement de mentionner que Pete s’en vient me rejoindre. En bonne farouche, elle aime pas les étrangers dans ses affaires. Je raccroche et décide de me faire à souper. Je décongèle un pot de sauce à spag’ de Louise qui traîne dans le congélo et je fais bouillir la moitié d’une vieille boîte de macaroni. J’ouvre une bouteille de rouge, la plus cheap, et me sers un verre. Je pose mon téléphone sur le comptoir, face up, juste au cas où j’aurais des nouvelles de l’autre taouin qui répond pas. J’ai le temps de manger deux bols de pâtes et de finir les trois quarts de ma bouteille de pinot noir avant que Pete daigne me répondre.
Hey ! Sorry, busy day.
Ah non, c’est poche ça. :((((
C’est tout. Juste ça. Pas : Ça va- tu bien ? Es- tu correcte ? As- tu besoin d’aide ? Fuck all. Je sais même pas quoi répondre. Je me sers ce qui reste de mon vin rouge et je le cale en trois gorgées.
Ouais, ben poche.
Il voit. Il répond pas. Je décide d’ouvrir une autre bouteille. La plus chère. Il s’en passera. Je m’installe de vant la télé, pitonne jusqu’à Canal Vie. J’ai pas de télé chez nous et je profite du chalet pour keep up avec les programmes de matantes. Ça me détend. Pendant que je niaise sur mon cellulaire, Saskia vante les mérites de je sais pu’ quelle teinte de beige. Je tombe sur les stories de Julianne. Elle est dans le nouveau resto italien qui vient d’ouvrir, sur l’avenue du Parc. Je sais pas avec qui. Elle publie clip après clip d’elle qui trinque avec des mains inconnues, de plats qui donnent l’eau à la bouche, d’elle qui sourit, verre de prosecco à la main. Ça me donne un coup dans le ventre.
Alors que Saskia place soigneusement des coussins décoratifs sur un canapé, mon cellulaire vibre. Pete.
Eille, s’cuse ! Journée de fou.
Comment ça va ? Tout est réglé ?
Mon ressentiment fond comme neige au soleil.
Oui, oui ! Je suis de retour
au chalet, pas de char,
mais ben du vin dans le corps.
Il est au garage ?
Ouais ! J’vais aller
le chercher demain.
Je sais pas si c’est la bouteille de rouge que j’ai engloutie, mon manque flagrant d’attention, ma déprime, ma horniness ou une combinaison de toutes ces réponses, mais je décide de me la jouer slutty.
Manque juste toi
devant le foyer, là.
Idéalement avec très peu
de vêtements.
Oh ! J’haïrais pas ça.
Tu dois être belle devant le feu,
les joues rouge de vino.
J’peux te montrer si tu veux.
Go !
Je retire mon gros pull sous lequel j’ai une bralette en dentelle. Elle est vieille et trouée de partout, mais, en photo, ça paraîtra pas tant que ça. Je cadre la photo juste sous mon nez, en haut de mon nombril. Je rentre le ventre, relaxe mes lèvres, presse mes seins l’un contre l’autre, essaie différentes poses. Je finis par obtenir un résultat acceptable : sexy, mais pas trop explicite. Juste assez pour lui donner le goût de venir m’enlever ce qui me reste de linge sur le corps. Je l’envoie, sans texte.
Il écrit, puis cesse. Trois petits points apparaissent puis disparaissent plusieurs fois de mon écran. Ça me stresse un peu.
Damn ! Wow.
J’m’attendais pas à ça.
Oops, s’cuse. J’voulais
pas t’effaroucher haha.
Non, pantoute ! J’en prendrais
plus, même…
Il me le dira pas deux fois. Je prends une autre photo, cette fois les seins nus. Je sais pas si c’est la lumière du foyer ou juste où je suis rendue dans mon cycle, mais ils ont l’air gros, ronds, lourds. Je me feel en ta’. Mon petit B est photogénique, ce soir. Je lui envoie avec l’émoji coquin de diable avec des cornes. Pete m’envoie rapidement en retour une photo de lui, couché dans son lit, en boxer. Visiblement bandé, une main sur son pénis à travers le tissu de ses sous- vêtements. Je savais pas que c’était son genre, le sexting, mais tant mieux si ça lui plaît.
Mmmm. Est- ce que tu
te touches ?
Veux- tu que j’me touche ?
Oui.
Qu’est- ce que tu me ferais,
si j’étais avec toi devant le foyer ?
Je pense à ma réponse en allant chercher le paquet de Chips Ahoy et un verre de lait d’amande dans la cuisine. Faut que je trouve quelque chose de cochon, mais qui fait pas trop fifty shades par écrit. Je me rassois sur le sofa, mange deux biscuits bien trempés et mous, et réponds.
Je t’assoirais confortablement
devant le feu, sur le sofa, j’me
mettrais à genou devant toi.
J’te prendrais dans ma bouche,
tranquillement, au début, puis
de plus en plus fort.
Fuck, oui. Est- ce que
tu te touches aussi ?
Oui.
Je trempe quelques autres biscuits dans le lait, en boit une longue gorgée puis je vais chercher une petite cuillère pour ramasser toutes les miettes dans le fond de mon verre. Ma partie préférée.
J’me toucherais aussi d’une main. Puis, vraiment mouillée, j’m’assoirais sur toi, et tu me
pénétrerais d’un coup.
Continue.
J’bougerais lentement,
pour te teaser. Puis j’accélérerais jusqu’à ce
que t’en puisses plus.
J’te ferais venir fort,
en moi, en t’embrassant,
pendant que tu entres
tes ongles dans mon dos.
Silence radio de son côté. Je sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Je suis peut- être allée trop loin dans l’érotico- quétaine ?
Soudain, sur mon écran, une vidéo de douze secondes. Ses deux grandes jambes allongées et sa queue dans une lumière crue peu flatteuse, lui qui se crosse et qui, finalement, se vient dans le poil, sur la bedaine.
Mmmmm.
Ça finit bien la journée, ça.
Es- tu venue toi aussi ?