La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 26 sur 57

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La bouche pleine

Lundi 5 décembre - 17 h 02, en direction du bureau de Dre Gauvin.

— Tsé, j’aurais peut- être dû être plus ferme, plus claire. Ou le mettre dehors plus tôt…

— Julianne, franchement. Tu l’sais très bien que c’est pas ta faute.

— Ouais, ouais…

Dire que j’ai passé la matinée à lui parler du courriel de Gilles pis du pénis de Pete, sans me rendre compte qu’elle était pas dans son assiette, alors qu’elle, elle de vine mes états d’âme presque avant moi. Je m’haïs, des fois, d’être toujours autant dans ma tête.

Une maudite narcissique à marde.

Je m’approche pour la serrer dans mes bras, mais elle m’arrête.

— Si tu me fais une caresse, j’vais pleurer. Pis mon eye- liner est parfaitement symétrique, aujourd’hui. Fau drait pas gâcher ça.

Elle rit jaune, je vois rouge.

— Si j’le vois quelque part cet enfant de chienne là, j’lui casse les deux palettes. Il pourra pu’ mordre personne, j’te le jure.

— Bon, okay. Tasse- toi, la justicière, c’est à mon tour de me faire des abdos.

Elle remet son masque de guerrière, attache ses longs cheveux en chignon haut et s’enfile cinquante redressements assis sans broncher. J’ai même pas besoin de lui tenir les pieds.

Julianne s’arrange toujours toute seule.

 

Lundi 5 décembre

17 h 02, en direction du bureau

de Dre Gauvin.

 

Avant de quitter le bureau, je passe par le cubicule de Ju et lui laisse une barre de chocolat au beurre de pin’, sa préférée, et un Post- It sur lequel j’ai écrit all boys are bastards, mais au moins on s’a pis je t’aime. J’espère que ça m’absoudra de mon manque d’empathie et de mots de tout à l’heure.

J’arrive à la clinique de Dre Gauvin avec une douzaine de minutes d’avance, comme d’habitude. Étrange ment, j’ai hâte de monologuer devant elle, aujourd’hui. Y m’semble que j’ai beaucoup de trucs à me sortir de la tête.

Elle m’ouvre la porte, vêtue d’un grand châle laineux en patchwork. Je suis certaine qu’il sent le parfum de madame cher, capiteux et réconfortant, mais je vais quand même pas la sniffer pour m’en assurer. Je m’installe sur le canapé sans même enlever mon manteau. Je grelotte encore : dehors, on commence vraiment à geler.

— J’ai eu ma première date depuis longtemps : c’était de la marde. Pire que j’pensais. Ça m’a angoissée sur le coup, mais on dirait que ça me tente pu’ d’en parler. J’ai fait le tour. Thank you, next, comme dirait l’autre, hen.

— …

— Il s’est passé quelque chose avec Julianne, aujour d’hui. Elle a vécu de quoi de pas l’fun, pis j’ai pas vraiment été là pour elle. J’ai de la misère à être présente. On dirait que j’ai les yeux tournés par en dedans, fixés sur mon cerveau en permanence. Ça me fait sentir cheap as fuck, quand j’ai l’impression de pas bien lire le monde que j’aime. Pis maudit que ça m’arrive souvent. Ça doit être l’anxiété ? Ou j’suis juste une grosse égoïste ? Peut- être les deux.

— …

— Julianne est toujours là pour me ramasser. J’pour rais vraiment être une meilleure amie… mais en même temps, elle est tellement secrète ! Moi, j’suis un livre ouvert, j’parle tout le temps. C’est plus facile. Quand elle parle, elle, on dirait toujours que tout va numéro un. Je l’envie, souvent, à cause de ça…

— …

— En tout cas. J’aurais dû moins mémérer sur Pete pis l’écouter plus. Ah, Pete ! Fallait que j’parle de ça, aussi. Dans le fond, en fin d’semaine, Ju m’a invitée à une soirée avec plein de monde que j’connaissais pas. Long story short : j’ai rencontré quelqu’un de pas pire intéressant, j’pense. C’est un peu tôt pour dire, mais maudit que c’est rafraîchissant de rencontrer quelqu’un dans la vraie vie ! M’a dire comme ma mère, le monde se parle pu’…

— …

— Donc, Pierre- Étienne, son nom. Il est grand pis beau pis l’fun. Il a pas l’air trop tata. J’ai dormi chez lui, mais y s’est rien passé. C’est pas faute d’avoir essayé… J’avais même pas trop bu, en plus ! Là, j’attends de ses nouvelles. J’suis pas mal certaine qu’on va se revoir, mais c’est pas moi qui vais lui écrire en premier ! Non, madame.

— …

— Ou peut- être que j’devrais ? Des fois, ma fierté m’empêche de faire des affaires. J’sais pu’ si c’est du self- respect, si j’me protège ou si c’est de l’orgueil mal placé. D’ailleurs, parlant d’orgueil, y a ma mère qui est allée supplier mon oncle de m’aider à me trouver une nouvelle job, même si j’lui ai rien demandé. Là, il veut que j’rencontre un gars d’agence… J’sais même pas si j’ai vraiment envie de quitter GDC. J’veux dire, j’suis confortable, c’est pas la pire des jobs. Y a Julianne, aussi.

— …

— Peut- être que j’devrais aller lui parler, au directeur de l’autre boîte, juste pour voir. Ça m’oblige à rien, tsé. Pareil pour Pete : j’pourrais mettre mes culottes pis lui envoyer un p’tit message pour lui faire part de mon intérêt. Ça non plus, ça m’engage à rien ! Ça met juste les affaires au clair, les cartes sur la table…

— …

— En même temps, j’voudrais pas avoir l’air gossante ou de la fille qui veut trop. On s’est vus pas plus tard qu’hier. Faut que j’me laisse désirer ! Mais tsé, il a pas full performé. Sexuellement, j’veux dire. J’voudrais pas qu’il pense que j’veux pu’ jamais le revoir à cause de ça. Moi, être lui, j’serais gênée. Croyez- vous qu’il est gêné ?

— …

— Ouais, j’pense qu’un mot d’encouragement ferait pas de torts. Quelque chose de drôle pis de cute. Pis, fuck that, j’vais accepter la rencontre avec l’agence. Faut sortir de sa zone de confort, des fois, hen ?