La bouche pleine
Jeudi 15 décembre - 13 h 13, au chalet, toute croche.
Un coup de deux par quatre dans face m’aurait sûrement fait moins mal. Je me fais un nid de coussins et m’y installe en position fœtale. Je tombe tout de suite dans un sommeil profond.
Jeudi 15 décembre
13 h 13, au chalet, toute croche.
Je me réveille la bouche pâteuse, les yeux croûtés de vieux mascara et le vagin qui me pique à cause de tout le savon parfumé que j’ai utilisé pour me scrubber la veille. Ou c’est peut- être une maladie ? On s’est protégés, hen ? Fuck. Angoisse. Je prends une grande respiration et me dis que c’est mon hypocondrie qui parle. Okay, okay, okay, c’est pas ça. Capote pas.
J’ouvre le frigo et je m’enfile une grosse gorgée de jus que je recrache immédiatement : urgh, j’avais oublié que j’avais versé de la vodka dans la cruche. Je la vide dans le lavabo et l’odeur de l’alcool me donne la nausée. Si j’avais quelque chose à vomir dans l’estomac, ce serait probablement arrivé. Mon corps et ma tête m’haïssent. Je décide de prendre une douche froide pour me remettre les idées en place. Sans savon, cette fois.
Je sors, enfile un vieux pyj’ et branche mon cellulaire qui a manqué de batterie durant la nuit. J’espère secrètement y découvrir, une fois qu’il s’illuminera, un message de Pete ou de Julianne qui reviennent sur leur décision, qui regrettent leurs mots. Voyons, à quoi je pensais, I’m so sorry, let’s start again.
Mais ça arrive pas. J’ai zéro message, en fait. Quel ques notifications plates, des souvenirs sur Facebook. Par réflexe, j’ouvre mon courriel de job : il a été désactivé. Ça me donne un coup dans la poitrine. J’étais tellement prise par les événements des vingt- quatre dernières heures, j’avais presque oublié la job chez CIRK. Esti. M’semble que l’idée que je me fais d’une relationniste accomplie est fucking loin de la fille aux yeux poqués, hangover, toute seule, triste et angoissée que je suis en ce moment. Je peux même pas gérer mes relations à moi comme du monde, sacrament, veux- tu ben me dire comment je vais gérer celles de gros big shots qui se font pogner la main dans les culottes de leur jeune adjointe ?
Je reçois un message texte de Louise qui me demande comment je vais. Je mens. Ça va, j’prends ça relax au chalet, j’vais sûrement revenir ce soir ou demain matin. J’ai de la misère à respirer. Je prends les clefs de la boîte aux lettres et décide de marcher jusqu’au bout de la rue pour aller chercher la malle. Ma mère est pas venue ça fait un bout et, même s’il risque d’y avoir juste des circulaires qui m’attendent, ça pourra pas me faire de tort de prendre l’air. Je mets le gros manteau en plumes de ma mère, celui qu’elle garde au chalet pour ses marches de fin de soirée, une vieille tuque en laine mottonnée, et je sors sans barrer la porte derrière moi. Les pieds dans la garnotte de l’entrée, je réalise que mon char est pas là.
J’ai complètement oublié d’aller le chercher au garage. Pis là, j’ai pu’ de lift pour m’y rendre. Vie sale du câlisse.
En marchant vers la vieille boîte aux lettres en fer rouge, je retrouve le numéro du garage et j’appelle.
— Garage Marcel Tétreault bonjour, Marcel à l’appareil !
— Oui, heu, allô. C’est Camille, la fille de Louise.
— Ah ben oui ! On se demandait quand t’allais passer. Tout est prêt !
— Euh, ouais, c’est juste que, finalement, j’vais peut- être avoir besoin d’un lift.
— Ton chum devait pas t’amener ?
Je déglutis.
— Ouin, euh, non. Il peut pas se déplacer, finalement.
— Mmmmhm… C’est parce que là, moi mes gars sont pas ici. J’peux pas m’en aller du garage avant une couple d’heures…
— Ah, ça peut être quand vous voulez, là. J’pas pressée.
— Okay. J’vais venir te chercher autour de dix- huit heures. Sébas devrait être revenu.
— Ça marche. Merci.
— Pas de trouble !
Je raccroche pis y m’semble que ma boule dans le ventre a pris du volume. J’ai peut- être attiré ma bad luck, dans le fond. J’ai dit tellement de fois que Pierre- Étienne était mon chum dans les derniers jours, c’est certain que ça allait me péter dans le front. C’est le karma ou je sais pas quoi.
Y a pas de lettres, juste des dépliants de pizzérias pis d’agents immobiliers, que je jette dans la grosse poubelle verte d’un voisin. Je retourne au chalet à pas lents. Il fait froid et déjà noir, mais on dirait que la piqûre du vent sur mes joues me calme. Il est presque seize heures, j’ai donc deux heures à tuer en attendant Marcel. Je sais pas quoi faire. Il me reste pu’ d’alcool, sauf du vieux cognac à Louise. Si je bois ça, j’ai touché le fond en tabarnak. Je vais me retenir.
De retour au chalet, je m’installe dans la véranda et je me dis que je pourrais utiliser le fait de feeler comme l’équivalent humain d’un tas de marde pour écrire un poème ou deux. Ça me fait du bien, des fois, de faire ça. Calée dans la vieille chaise berçante rembourrée, le téléphone dans le creux de la main, j’essaye, mais tout ce que j’écris est à chier. Cliché, quétaine, poche. Bouhou, esti, un boy t’a fait de la peine pis t’as pissed off ta best. T’es- tu en secondaire cinq, crisse ? Essayer – et échouer – de tirer quelque chose de poétique et potable de la situation me fait sentir d’autant plus pathétique. J’abandonne l’idée.
Sur le lac paisible et pas encore gelé, devant moi, un gars passe en kayak. Je le trouve motivé et je l’envie. En le regardant pagayer, je me perds dans mes pensées. Je m’imagine de retour à Mont réal, dans ma nouvelle job cool, pis j’ai de la misère à m’imaginer avoir du succès. Pourquoi j’ai dit oui, donc ? Je me retiens à deux mains pour pas écrire un courriel à mon futur boss. Ouin finalement j’ai pensé à ça, pis au lieu de travailler pour vous autres, j’crisse mon existence au bout de mes bras. Elle vaut pas grand- chose, mon existence, ces temps- ci, anyway. J’vais booker un billet d’avion aller simple pour l’Italie pis aller apprendre à faire des gnocchis. Écrire un livre entre deux verres de Chianti. Devenir une auteure acclamée grâce à mon œuvre brillante et profonde et intelligente et sensible et groundbreaking et pas du tout quétaine. Un bestseller dans le temps de le dire. Faque ciao bye, trouvez quelqu’un d’autre à qui donner un early burn out. J’ai d’autres choses à faire, du pays à voir, des beaux bruns à frencher.