La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 18 sur 57

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La bouche pleine

Samedi 3 décembre - 21 h 56, en direction de chez Julianne.

— Tu devrais écrire à ton oncle, Gilles, tsé, il travaille dans le gros cabin…

— C’est un bureau d’avocat, ç’a pas rapport avec ce que j’fais. Tu sais pas ce que c’est, le marché du travail, présentement. J’suis déjà chanceuse d’avoir une job qui paye pas pire en rédaction. Ça pleut pas.

— Bon.

Elle beurre sa toast de confiture aux fraises avec un peu trop d’attention, puis se met à me parler des rénovations qu’elle envisage dans sa cuisine. Un sujet moins épineux, sur lequel on est presque certaines de pas s’obstiner.

 

Samedi 3 décembre

21 h 56, en direction de chez Julianne.

 

Ce soir, Ju organise une petite soirée chez elle pour célébrer la sortie du premier EP d’un de ses amis que je connais plus au moins. Après avoir entendu parler en long et en large de mon aventure avec le trou- de- cul (c’est le cas de le dire), elle m’avait fortement conseillé de venir faire un tour. À son avis, y allait avoir du beau monde, et ça me remettrait sur le piton.

J’arrive dans son trois et demi de la Petite- Patrie la première. Elle est encore en bobettes et en robe de cham bre, et retouche son mascara dans le miroir de la salle de bain, qui déborde de vêtements en train de sécher, accrochés un peu partout. Je tasse un pull humide sur le bord du bain, et m’y assois.

— Il est temps que tu fasses réparer ta sécheuse, hen ?

— Bah, c’est pas plus mal. Ça garde le linge plus beau plus longtemps. As- tu apporté quelque chose à boire ?

— Yep ! Des bulles et de l’Aperol. J’feelais italienne.

— That’s my girl ! Va donc mettre une playlist et me servir un verre, les gens devraient arriver bientôt. J’vais aller m’habiller.

J’ai à peine le temps de verser deux verres – que j’ai dû nettoyer parce que le lave- vaisselle est défectueux, lui aussi – que la porte s’ouvre en coup de vent, laissant entrer trois- quatre amis d’université de Julianne, dont je reconnais les visages, mais dont les prénoms m’échappent. Ça parle fort, ça range les bouteilles de vin de dép’ dans le frigo, ça pitche les manteaux et les sacoches sur le sofa. Tout le monde s’installe dans la cuisine, même si on manque de chaises.

Le musicien qu’on fête ce soir – un gars aux cheveux longs qui porte une chemise ornée de dragons chinois – nous fait entendre sa musique. C’est bon, je pense, mais c’est pas trop mon style. Trop slow, trop électro. Le genre de tounes que j’écouterais en trame de fond, dans un sou per d’amis que j’essaie d’impressionner par mes goûts musicaux indie. Je suis plus du type vieux Britney, honnêtement.

Rapidement, le mini appart’ se remplit d’amis. C’est vrai qu’y a du beau monde, et l’ambiance est relaxe. Ju lianne est en mode social butterfly et passe d’un grou pe à l’autre, à l’aise. Pour ma part, je suis coincée entre deux filles qui chialent sur le dernier concert d’un band que je connais pas.

— C’était trop crowdé ! Les gens écoutaient même pas la musique, ils checkaient leurs cells ou filmaient des stories.

— Marie, t’étais sur Snapchat tout le long.

— Hen, même pas !

Pour calmer mon angoisse sociale, je cale ce qui reste de mon Aperol spritz, qui est en train de se réchauffer entre mes mains humides, et je me fraie un chemin jusqu’au frigo. Ma bouteille d’alcool orange vif est ensevelie sous une tonne de six packs de bières. Ça me tente pas de me casser le bicik’, alors j’agrippe une bouteille de vin blanc déjà entamée qui traîne dans la porte du fridge, et je me sers un grand verre.

— Eille, eille, eille ! Qu’est- ce tu fais là, avec mon vin ?

Je me retourne, prise sur le fait. Un très grand gars avec une tuque orange fluo et un long t- shirt blanc me regarde, l’air sérieux.

— Euh, je… C’est juste que ma bouteille est dans le fond, je…

— Tu le sais que c’est une bouteille à deux cents piasses, ça ? C’est ma mère qui me l’a donnée, juste avant de mourir…