La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 13 sur 57

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La bouche pleine

Jeudi 1er décembre - 13 h 15, au Tim Hortons en face des bureaux de GDC.

Je me sèche les cheveux, me brosse les dents et recouvre mon visage et mon décolleté d’un sérum hydratant antirides. J’en ai pas encore, des rides, mais vaut mieux prévenir que guérir, ç’a l’air. Je prépare ma tenue du lendemain – sans surprise, une robe noire mi- cuisse à manches longues et des collants opaques – et je prends soin de fourrer dans ma sacoche des serviettes humides, des condoms et des bobettes de rechange. On sait jamais, ça peut servir.

Je sens la madame, et après une heure de gossage, je suis date- ready. J’éteins toutes les lumières de mon appartement, j’allume le diffuseur d’huiles essentielles dans ma chambre et j’entre sous mes draps et ma couette chaude. Je sors mon vaillant vibrateur du premier tiroir de ma table de chevet et me masturbe rapidement par- dessus le tissu soyeux de mon pyjama, en regardant des photos soft- sexu sur Instagram. Trois minutes et un orgasme express plus tard, le cerveau plein d’endorphines et le pyj’ humide, je ferme les yeux. Il est tout juste dix heures, mais si mon plan fonctionne comme je le souhaite, je dormirai pas beaucoup la nuit prochaine. Prendre des forces m’semble pas une mauvaise idée.

 

Jeudi 1er décembre

13 h 15, au Tim Hortons

en face des bureaux de GDC.

 

— As- tu des condoms ?

— Oui, j’en ai au cas où, mais j’espère quand même qu’il va en avoir sur lui.

— Ça nous coûte assez cher de même d’aller sur des dates. On peut- tu pas en plus payer les condoms ? Genre, on se bourre déjà le corps d’hormones pour être certaines de pas avoir leurs bébés…

— Amen, man. Bon, tu veux quoi ?

Deux grands cafés pas de lait pas de sucre.

5,50 $

Merci.

On est zéro productives, Julianne et moi, aujourd’hui. On en est déjà à notre troisième break de la journée, et l’après- midi commence à peine. Entre deux gorgées de café dilué, on fait le tour des internets pour trouver les miettes d’informations laissées par le coquin Alexis, vraisemblablement pas un gourou des médias sociaux. Face book, Instagram, Twitter, LinkedIn, Google Image : tout passe au peigne fin, mais malgré nos recherches en profondeur, on a peu de leads intéressants. Il semble aimer la pêche et le plein air (selon des photos de camping datant de 2012), et il a tweeté pour la dernière fois en 2010 (une mention aux @canadiensdemontreal). Décidément un homme entouré de mystère (ou pas), avec des intérêts aux antipodes des miens.

Ça fait un an que je suis pas allée sur une date et, même si je m’attends à absolument rien de la part du pêcheur- hockeyeur, j’ai quand même l’estomac à l’envers. J’espère posséder encore un peu de mon pouvoir de séduction, et savoir comment faire pour qu’il ait envie de mettre sa langue dans ma bouche (ou ailleurs). Ju tente de me rassurer en me disant que c’est comme faire du bicik. Elle me gosse, avec son enthousiasme, et je lui rappelle que j’ai jamais enfourché de vélo de ma sainte vie.

Quelques heures plus tard, sur le point de quitter le travail, je passe me donner du courage pour une dernière fois au cubicule de Julianne, bien occupée à se peindre les ongles d’un vernis rose pailleté.

— Souhaite- moi bonne chance !

— Tu vas voir, ça va bien aller. Mange bien, avant, pis prends des pintes de bière légère, pour être certaine de pas être trop soûle. Emmène ton cell aux toilettes, pour me donner des nouvelles !

— Promis. T’auras un play by play. Tu sais comment j’suis pisse- minute.

— Si tu me textes pas avant minuit, j’vais juste assumer que c’est un tueur en série et qu’il a enterré ton corps quelque part sur le mont Royal. Peux- tu me léguer ton char, si jamais ?

— Of course, mais il est dû pour un changement d’huile. Tu t’en occuperas.