La bouche pleine
Lundi 5 décembre - 12 h 41, au gym.
Traduction :
Ta mère m’a dit que tu haïssais ta job, pis comme j’suis pas full présent dans vos vies depuis la mort de mon beau- frère, j’me sens coupable de pas t’aider, même si, au fond, j’m’en fous un peu. Voici une perche, tu pourras pas dire que j’ai jamais rien fait pour toi !
Lundi 5 décembre
12 h 41, au gym.
— Vas- tu lui envoyer ton CV ?
— J’sais pas…
— Tu devrais.
— T’es tannée de m’voir la face tous les jours, dis- le donc !
Chacune sur un vélo stationnaire, on jase plus qu’on s’essouffle. Une fois par semaine, Ju et moi allons nous donner bonne conscience au gym du building, dont l’abonnement nous est gracieusement fourni par GDC. Des employés crevés après une session de course en pente sur un tapis roulant, ça chigne moins, j’imagine.
J’augmente la cadence.
— Come on, J- dog. Faut suer tout l’alcool qu’on a bu dans les dernières semaines !
Elle pousse le levier de résistance de son vélo en lâchant un cri de désespoir exagéré.
— Justement, parlant d’alcool pis de mauvaise décision : j’ai revu Steve, hier. On est allés boire un verre.
— Ah ouais ? Pourquoi tu me l’as pas dit avant ?
— T’es tellement obnubilée par le beau Pete, j’pense même pas que l’info se serait rendue à ton cerveau.
— Hen, même pas !
— Cam, chaque message texte que tu m’as envoyé hier commençait par Pete a dit que.
— Pfff. Non.
— De toute façon, j’avais pas besoin que tu me refasses chier avec tes analogies de Radio Enfer.
— Tu comprends pas mon humour. C’était l’fun, au moins ?
— C’était okay.
— Juste okay ?
Elle arrête subitement de pédaler et change de sujet.
— On va- tu faire des redressements assis ou quelque chose ? J’me sens molle.
On se déplace vers les tapis matelassés au fond du gym, près desquels des gars en camisoles fluos se checkent les pecs dans le miroir, David Guetta dans les oreilles. Je m’étends sur le dos, Julianne s’installe à mes pieds et pose ses mains sur mes running shoes pour me tenir au sol.
— Okay, give me fifty, champ !
Je commence ma série avec entrain, mais m’épuise rapidement. Good god que je suis pas en forme. Ju appuie un peu plus fort sur mes souliers et m’encourage à continuer. Awaille, guédaille ! Une bretelle de sa grande camisole en coton glisse sur son épaule. J’entrevois son soutien- gorge de sport qui cache mal de gros bleus sur ses seins. Je sursaute.
— Mon dieu, c’est quoi ça ?
— Ah, euh… C’est hier, on a…
— Il aime ça rough, notre Stev- o ?
Je m’esclaffe. Elle replace rapidement sa bretelle, détourne le regard et me répond sèchement.
— On peut dire ça comme ça.
— Ça fait- tu mal ? Es- tu correcte ?
Elle répond un oui, oui c’est pas grave là, la gorge serrée. Mon sourire s’éteint et l’envie d’aller briser des jambes me prend soudainement.
— Ju, raconte…
— Bah. J’sais pas.
— Niaise pas.
— Après la bière – on est allés juste à côté de mon appart’, sur Beaubien – j’l’ai invité chez nous. On neckait sur mon sofa, c’était ben correct, mais il a commencé à être un peu rough. Tsé, tu me connais, j’haïs pas ça, le rough sex, habituellement. Mais il a fini par vraiment me faire mal, faque j’lui ai dit d’arrêter…
— Pis là ? Il a arrêté, j’espère ?
— Pendant un bout, oui, mais il a recommencé. Il a mis ses mains autour de mon cou pis… il a commencé à genre… me mordre, esti. Comme un chien. J’sais comme pas comment l’expliquer.
Sa voix tremble.
— Pardon ?
— Ouin. C’est des marques de dents, que j’ai. C’est un débile, sérieux. Y a fallu que j’me débatte pour qu’il arrête. Pis, après, j’l’ai mis dehors cul par- dessus tête : il a même pas eu le temps de remettre ses souliers !
— Oh, seigneur ! J’suis tellement désolée, mon chat. T’aurais dû m’appeler !
— Le pire, c’est qu’il avait même pas l’air de comprendre pourquoi j’capotais. Il m’a regardée comme si c’était moi, la câlisse de folle.
Je me sens affreusement mal d’avoir ri, de pas avoir compris. J’essaie de me rattraper.
— Est- ce qu’y a quelque chose qu’on peut faire ?
— Qu’est- ce t’en penses ?
— Ben, on sait où il travaille…
— Pis on va faire quoi ? Écrire à son boss que son employé pense que les filles sont des chew toys ? Ça changera rien…
— Ouin… Envoie sa photo au groupe de filles célib’, au moins. Esti, hen.
Un ange passe. Je lui arracherais les ailes tellement je bous par en dedans. Des fois, j’aimerais ça, être un grand gars de six pieds mille plein de muscles pis aller casser des yeules. Je sais ni quoi dire ni quoi faire, alors je me tais. Ju brise le silence.