La bouche pleine
Dimanche 27 novembre - 11 h 24, (encore) dans mon lit.
J’ai mal au cœur.
J’ai soif.
J’ai l’angoisse post- brosse dans le tapis.
Mon ventre grogne.
J’ai rien à manger.
Je décide de me commander un club extra- bacon du Royal, avec une frite et un coke diète. Je réponds à Julianne, qui me bombarde de messages depuis quelques heures, faisant vibrer mon téléphone plus fort que mon Lelo.
Allô ! Tout va bien.
Calme tes shorts.
Dude ! J’pensais que t’étais morte étouffée par ton hot- dog ou attachée dans le coffre
du chauffeur de taxi !
Pas loin. I’m barely alive.
J’bois pu’ jamais.
Avant que le livreur arrive avec mon premier (et probablement seul) repas de la journée, j’enfile un pantalon de jogging et une grosse laine grise. J’ai pas envie de me faire regarder les mamelons dans mon chandail en coton aminci par le temps.
Dimanche 27 novembre
11 h 24, (encore) dans mon lit.
Je me réveille toute croche, l’anxiété qui m’écrase le chest, les vieilles frites sur la table de chevet, l’ordi dans le lit, et Netflix qui me demande : Are you still there ? Ben oui, encore là, comme une épave. Dehors, il fait gris pis il pleut. Au moins, je me sentirai pas mal de passer la journée à rien crisser.
Je traîne ma grosse couverte jusque dans le salon et je m’écrase en bobettes sur mon vieux sofa moelleux. Je scrolle Instagram : des gens qui brunchent, des gens qui cuisinent santé, des gens qui gravissent des montagnes, des gens qui lisent, des gens qui se promènent en amoureux dans le Vieux- Port. Je tombe sur une image de Julianne, devant une toast à l’avocat d’un resto lumineux du Mile- End. Comment ça se fait qu’elle a de l’énergie de même, alors que j’ai encore mal au foie ? Moi, mes cheveux gras, mon haleine de cheval et mon trait d’eye- liner d’y a deux jours, on se sent soudainement pas pire pathétiques.
Ma tête se met à spinner.
Je devrais arrêter de boire trop, de sortir dans les mêmes bars trash, d’essayer de frencher à tout prix, de chercher l’attention du monde qui s’en crisse. Je devrais me concentrer sur moi, faire du sport, du yoga peut- être, ou du crossfit. Je devrais cuisiner plus souvent, et mieux, genre faire mon propre hummus, y paraît que c’est facile et économique. Je devrais prendre mieux soin de ma peau, m’acheter de bons produits bio, me démaquiller tous les soirs, me crémer le corps à grandeur, faire mes propres baumes à lèvres avec des huiles essentielles. Je devrais lire tous les livres qui traînent dans ma bibliothèque au lieu de perdre mon temps sur Instagram, sui vre un cours de coding en ligne au lieu de gosser sur Twitter.
Je devrais écouter des documentaires pis des films d’auteur à la place de binge watcher Vampire Diaries sur Netflix. Je devrais lâcher Buzzfeed pis lire le New York Times. Je devrais refaire mon CV, apprendre l’espagnol, recommencer le piano, méditer, faire du bénévolat à la SPCA.
Je continue de faire défiler un vortex d’images qui me font sentir comme une humaine inadéquate pendant une bonne heure, quand je suis dérangée par des miaulements qui proviennent de la cuisine. Emmitouflée dans ma couette, je vais ouvrir la porte du patio au chat du voisin, qui entre furtivement. Je l’aime parce qu’il est fluffy et qu’il s’appelle Tourtière. Ça me fait toujours rire.
Je m’assois devant mon vieux four brun. Je remarque les coulisses d’huile sur la porte et les mottons de poussière pognés sous le tiroir de métal, et je me dis que je serais due pour un grand ménage… un moment donné. Tourtière est tout trempe, mais il vient se rouler en boule entre mes cuisses. Je le réchauffe dans ma couverture, même si ça m’écœure un peu, et il se met à ronronner. Coucou ma grosse Tourtière pas d’ketchup, t’as passé la nuit sur la corde à linge, hen ? Il est doux, et ce petit instant de zoothérapie me fait du bien… jusqu’à ce que je réalise que le seul moment d’affection que j’aurai eu ce week- end, je l’aurai partagé avec un chat.