La bouche pleine
Vendredi 25 novembre - 19 h 17, dans un resto semi-fancy apportez-votre-vin du Plateau.
— C’est pas ça que t’avais l’air de me faire comprendre, quand tu me frenchais, samedi soir à la Taverna…
— Ça compte pas ! J’te l’ai dit !
Elle rit en faisant semblant de me donner une pichenotte dans le front. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et on en sort avec peu d’entrain, en se traînant les pattes jusqu’à nos cubicules gris.
Vendredi 25 novembre
19 h 17, dans un resto semi- fancy
apportez- votre- vin du Plateau.
Comme toujours, je suis arrivée quinze minutes d’avance. Je suis toujours en avance sur tout, ça fait partie de la vie d’une angoissée. Ce soir, c’est notre party de Noël. Tous les employés de chez GDC sont invités dans un resto récemment rénové pour ressembler à tous les autres restos branchés, modernes et très instagrammables de Mont réal, loué au complet pour l’occasion. Comme on est vendredi, Ju et moi avions prévu faire acte de présence, boire beaucoup et finir la soirée sur le dancefloor de la Taverna. Tant qu’à faire.
J’ouvre ma bouteille de vin juste- assez- chère- pour- pas- avoir- l’air- cheap et je me sers un verre pendant que l’endroit se remplit tranquillement pas vite de monsieurs à cravate et de madames qui ont sorti leurs petits kits à paillettes du temps des fêtes. Julianne arrive en dernier, of course, la broue dans le toupet. Je lui fais signe de venir me rejoindre, comme je lui ai férocement gardé une place à côté de moi, pour pas faire de small talk avec les Jocelyn pis les Denise qui composent principalement le staff de l’agence, spécialisée dans la création de sites Web corpos. Not tonight, leurs conversations sur la première bordée de neige, la finale de District 31 pis les étranges avec leurs voiles qui nous envahissent.
— S’cuse, j’me maquillais, relax, pis j’ai pas vu le temps passer !
— What’s new, mon loup ? Mais ç’a valu la peine de t’attendre, en tout cas, ton eye- liner est parfait.
— Merci, j’le sais. Sers- moi donc un verre.
On était contentes d’avoir une job, Ju et moi. Un neuf à cinq pas pire payant, permanent, avec une assurance dentaire, quand t’es rédactrice, ça court pas les rues. Mais on travaillait pour l’empire GDC, dirigé par un imbécile qui aurait vendu sa mère pour faire fructifier son entreprise. On l’haïssait, encore plus quand on le pognait à nous regarder le cul comme un sundae aux fraises entre deux réunions, mais on déversait toujours notre fiel en secret. Les Denise pis les Jocelyn, ça bavasse. Pis comme on n’avait pas assez d’argent pour payer nos traitements de canal, on prenait les précautions nécessaires pour pas perdre nos chèques de paie – même si la job était plate longtemps. Mettons qu’écrire les textes de sites Web de dentistes pis d’émondeurs, c’était loin de mon rêve de cégépienne de devenir une romancière- poétesse- journaliste idolâtrée. Mais, bon. Au moins je gagnais ma vie avec les mots, et c’était déjà ça.
Julianne cale sa coupe de vin blanc en deux gorgées. Je prends mon temps ; j’ai ma semaine dans le corps. Et ce soir, j’ai une mission. Ju m’a joué dans la tête, ce midi. C’est vrai qu’après un an de sexe exclusivement avec moi- même, il est temps que je me déniaise. D’ici la fin de la soirée, je vais ramener un chanceux à la maison. J’ai mis toutes les chances de mon bord en enfilant une robe noire au décolleté plongeant qui, à peine le souper entamé, m’a déjà valu une couple de commentaires déplacés de la part de collègues chaudailles.
Ma dernière bouchée de canard confit trop- gras- trop- cher avalée, je vais aux toilettes pour retoucher mon rouge à lèvres – un petit rose glossy délicat pour pas rebuter de potentiels frencheux –, en essayant au possible d’éviter tous ceux qui pourraient avoir envie de me piquer une jasette. Je suis trop tipsy pour être polie. Vessie vide et bouche impeccable, je retrouve Ju, accotée au bout d’une table, en grande conversation avec un vendeur dont le nom m’échappe toujours.
— Camiiiiille ! Mon dieuuuu ! Samuel est en train de m’dire qu’il est pas féministe. Eh qu’il est con, hen ? Dis- lui, toi, qu’il est con !
Samuel, got it.
— Voyons, Sam. Les vrais hommes sont féministes. Tout le monde sait ça.
— Moi, les filles, j’pense que c’est pour ça que vous avez pas de chums. Vous êtes cute, mais y a personne qui veut dater ça, des féminisss’. C’est ben trop de troubles.
— Pis toi, pourquoi t’as pas de blonde, Sam ?
— Non, mais, écoute, c’est vrai. Le féminisme, c’est d’la bullshit. Les femmes sont génétiquement différentes des hommes, leurs cerveaux sont juste pas pareils. C’est pour ça qu’elles pourront jamais être égales avec nous autres, les hommes.
Ça me tente absolument pas de m’obstiner avec un piètre avocat du diable, ce soir.
— Ah, ben cou’donc. Okay.
— Fâche- toi pas, là, ce que j’dis, c’est scientifique. C’est pas moi qui invente ça.
— J’me fâche pas, j’ai juste dit okay.
— Tu vois, c’est pas parlable, une féministe !
— Mais voyons, t’es ben cave, j’ai rien dit !
— Bon, elle s’énarve…
— Ah, okay ! J’comprends pourquoi t’es célibataire, ast’heure : t’as pas juste une face de cul, mais une personnalité de marde, itoo.
Ju pouffe de rire. Samuel m’envoie chier et s’éloigne en grognant. Toutes des folles ! Je vole ce qui reste d’une bouteille de rouge sur la table et je tire mon amie par les ouïes jusqu’à nos places respectives.
— Esti, Cam ! T’es conne ! J’aurais pu me le ramener !
— Quoi, Samuel ? T’es soûle à ce point- là ?
— Non, j’ai juste envie de fourrer. Pis ça semble pas se donner avec Tinder boy. Il arrête pas de repousser notre rencontre.
— Mais làààà. Qu’est- ce qui se passe avec votre connexion incroyââââble ?
— Sers- moi un gros verre, tu m’as cock- blocked.