La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 37 sur 57

Pages du PDF

La bouche pleine

Vendredi 9 décembre - 23 h 05, dans mon lit.

wow you don’t look like other girls

wyd

hotttt

libre pour un verre ce soir ?

je suis sur Mont réal jusqu’à lundi

let’s meet and see what happens ;)

 

Vendredi 9 décembre

23 h 05, dans mon lit.

 

Pour la deuxième fois de ma courte existence, je delete Tinder en poussant un soupir de soulagement.

 

Samedi 10 décembre

8 h 55, au café Paquebot, rue Mont- Royal.

 

J’attends Pete devant le café depuis quinze bonnes minutes, déjà. Je suis maquillée juste assez pour avoir l’air belle nature pis ma tresse française décoiffée repose nonchalamment entre mes omoplates, comme si ça m’avait pas pris cinq essais et une couple de gros mots avant que ça ressemble à quelque chose. J’ai froid, parce que j’ai mis mon petit linge de sportive, du linge technique comme on appelait ça dans le temps où je travaillais chez Sports Ex, à vendre des robes Billabong trop chères à des adolescentes.

J’aperçois Pete qui se pointe enfin au bout de la rue, avec quinze minutes de retard bien comptées. Il marche, relax, ses écouteurs plogués dans les oreilles. Il sourit en me voyant.

— Hey, allô. Ça fait- tu longtemps que t’attends ?

— Nonon, j’viens juste d’arriver.

Il me fait la bise. Mes joues sont gelées. Il me parle d’un groupe de rap queb’ que je dois absolument écouter. Je me concentre sur le menu des boissons, tout en respirant profondément pour faire descendre mon rythme cardiaque. Voyons, t’as pu’ seize ans. Relaxe, ma chum.

— Tu prends quoi ?

— Un grand café, pas de lait pas de sucre. Toi ?

— Un matcha latte. Mais là, j’me sens moumoune de prendre un cossin sucré.

— J’te juge vraiment, by the way.

— J’le sais. Mais oublie pas que c’est moi qui a le whisky.

Il paye, on sort. Il porte des joggings, un manteau Dickies noir et la même tuque fluo que quand je l’ai rencontré. Il a des petits yeux de gars qui vient juste de se lever et je trouve ça vraiment cute. Il sort la flasque de son sac à dos, verse une grosse dose d’alcool fort dans mon café noir et fait de même dans son thé. Il y goûte et cache mal une grimace de dégoût.

— Ew. Pas la meilleure décision de ma vie, mettons.

Je ricane et cale une grosse gorgée qui me brûle le fond de la gorge. Ça me réchauffe de toutes les façons possibles et ça me détend un brin. Je reprends mes moyens.

— T’es belle, habillée en sportive.

Je rougis.

— Merci, merci. Toi avec, t’es pas pire, en gars qui monte des montagnes.

— Bah, ça ? C’est pas mal mon look de tous les jours.

Il rit fort de son rire franc, contagieux. Je m’esclaffe aussi, sans trop savoir pourquoi. C’est pas si drôle.

On arrive à l’escalier qui mène au petit sentier qui fait le tour du mont. Autour de nous, des joggeurs concentrés, des familles éparpillées, des chiens heureux d’être contents. Je suis à bout de souffle avant même d’avoir fini de grimper le premier palier, mais j’essaie de rien laisser paraître. C’est pas super sexy, une fille qui se crache les poumons après quarante secondes d’effort physique. Lui pis ses grandes cannes de gars de six pieds quatre ont pas l’air dérangés le moins du monde par la pente abrupte devant nous : il la monte d’un trait.

— Faque là, le groupe s’est jamais pointé. J’ai appelé un de mes amis pour qu’il vienne faire un set acoustique dernière minute, pis, finalement, y a eu plus de monde qu… Ça va- tu ? T’as l’air à boutte !

— Nonon, ben non. C’est juste que le premier stretch est raide. Après, ça se calme.

— On peut prendre une pause, si tu veux.

— On vient juste de commencer. Awaille ! Tu disais ?

Quinze minutes plus tard, j’ai encore la patate qui pompe. J’ai chaud, je sue du front, de la moustache, du dessous- de- bras. Mon linge technique est trempé à ’lavette. Bâtard, il faut que je retourne au gym. Il finit une anecdote moyen comique sur une de ses serveuses qui, selon lui, couche avec presque tous les chanteurs qui passent au bar.

— T’es ben silencieuse, toi, à matin !

— Ah tsé, j’en suis juste à mon premier café. J’me réveille encore, là.

— Viens, on va s’asseoir deux minutes. J’suis fatigué.

Je sais très bien qu’il est top shape, mais j’apprécie qu’il veuille ménager mon ego. Je reprends mon souffle et je sèche, assise sur un banc qui donne sur le bas de la colline. Il me demande comment ma semaine s’est déroulée, moi. Je lui raconte mon entretien avec Bernard, et mon changement de job imminent. Il semble impressionné.

— Waouh, faut trinquer à ça !

Il sort sa flasque et me la tend.

— À la future bessss’ girl de relations publiques du Grand Mont réal !

Je prends une grosse gorgée, il m’imite et replace la gourde dans sa poche. Puis, il me regarde en souriant, sans dire un mot. Ses grands yeux verts m’intimident.

— Quoi ?

— Rien. T’es belle.

— Toé, t’es belle.

— Va falloir que t’apprennes à accepter les compliments, chère.

— Pfff. Toi, va falloir que t’apprennes à accepter les compl…

Il interrompt ma niaiserie et m’embrasse. Une chance que je suis assise, parce que mes genoux flanchent. J’en veux plus, encore, haleine de whisky cheap ou pas. Je me dis qu’il faut absolument que je le ramène à la maison, après notre randonnée de pseudo- sportifs. Ça suffit, l’abstinence. Matante a des besoins.

— On s’y remet, avant d’être trop mous pour monter ?

Je fais presque une joke de flaccidité, mais je me retiens. On se met en route, et j’ai un peu plus d’entrain. Faut croire que j’ai hâte qu’on arrive en haut, pour qu’il remette sa langue dans ma bouche, et qu’on arrive en bas, pour qu’il la mette ailleurs.

On grimpe, on rit, on frenche, on fume un petit joint. On parle de nos vies, de notre passé, de nos familles. J’évite certains sujets épineux : mon ex fucké dans ’tête, la mort de mon père, mon angoisse, ma psy. J’ai pas envie qu’il déguerpisse en courant. Il m’offre de me moucher dans sa manche quand mon nez coule et que j’ai pas de kleenex. On prend des photos connes avec le panorama de la métropole en background, puis on redescend.

Je suis bien décoiffée, j’ai le froid pogné dans les os. Ce sera encore meilleur de me coller sur le grand corps chaud de Pete. On arrive au bas de la montagne, au coin Saint- Laurent et Mont- Royal. Il est presque midi. Je me lance.

— Bon, faque. Ça te tente- tu de venir te réchauffer chez moi ?

— Aaaah ! J’aurais aimé ça, mais j’soupe avec mes parents, ce soir.

— Ben là, vous soupez à dix- sept heures, quoi ?

— Tu niaises, mais oui. Pis faut que j’aille prendre ma douche, faire un peu de ménage, me préparer mentalement aux questions indiscrètes de ma mère. On se reprend ?

— Oui, okay.

Meh.

On s’embrasse longtemps, on se quitte et je marche, lasse, jusqu’à mon vieux bazou stationné un peu plus loin. Je vais me réchauffer à ’mitaine, faut croire.