La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 3 sur 57

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La bouche pleine

Samedi 26 novembre - 0 h 34, tipsy à la Taverna.

— J’t’ai rendu service. On sacre- tu notre camp à la Taverna ?

— Mets- en.

Elle cale son verre d’un trait. Je l’imite.

— Va chercher nos manteaux, j’call un Uber.

 

Samedi 26 novembre

0 h 34, tipsy à la Taverna.

 

Comme d’habitude, la place est bondée. Sur la piste de danse s’amasse une foule éclectique de mononc’ aux mains baladeuses, de Ghislaine trop bronzées aux mè ches mauves et de twenty- something, venus danser ironiquement sur du Shania Twain, les dents tachées de vin rouge. J’ai pas encore compris ce qui attire autant de monde, week- end après week- end, sur la minuscule piste de danse de ce trou, rue de Bellechasse, mais ça vire tout le temps. C’est toujours notre meilleure chance de danser et d’avoir du fun sans devoir payer nos cocktails quinze piasses ou se mettre en talons hauts. Pis pour une raison inexplicable (ou sûrement à cause de la bière pas chère), ça frenche toujours en masse, entre la table de billard, les vieux tabourets de bar et le booth du DJ à la queue de cheval grisonnante.

Dans cette mer d’humains suintants, j’aperçois pourtant personne que je pourrais embrasser. Encore moins baiser.

— Veux- tu un shooter ?

— Qu’est- ce t’en penses ?

Deux shots de tequila.

Deux doubles gin- tonic.

31,00 $

Merci.

— Eille, finalement mon dude de Tinder s’en vient nous rejoindre !

— Ah, really ? Fuck, là faut j’me trouve quelqu’un à frencher aussi, d’abord.

Y a rien qui me tente moins que de passer la soirée à danser toute seule en regardant un gars d’Ubisoft grinder mon amie sur Despacito. Me semble que ça rendrait mon déhanchement maladroit encore plus awkward.

— As- tu vu un gars qui a de l’allure ?

— Pas vraiment.

— Il est juste minuit et demi.

— Ouin.

On sirote notre drink trop fort en silence, pendant qu’une vieille toune de JLo fait gigoter les gens sur le dancefloor collant. Les yeux de Julianne se posent soudainement sur la porte d’entrée. Un grand dadais aux cheveux noirs avec un coat en jean délavé vient d’entrer.

— Ju, dis- moi pas que c’est lui ? On dirait Carl Le Cat Charest !

Elle éclate de rire en s’éloignant.

— Ta yeule ! Bonne chance, beiiiii.

Je me ramasse toute seule au bar pendant que Ju se pitche sur sa rockstar des années quatre- vingt- dix. Je cale mon drink pour me donner du guts et faire taire mon angoisse qui me dit d’aller me coucher, puis je me retourne, les coudes sur le comptoir, décolleté bien en vue. Je sais que ça prendra pas trop de temps avant de me faire payer un verre, reste juste à savoir quel poisson je vais attirer. Avec la foule dans la place ce soir, je serais vraiment chanceuse de pogner autre chose qu’un Georges bedonnant pis colleux.

France Gall chante fort dans mes oreilles qu’Ella, elle l’a. Un grand gars, les cheveux rasés et une chaîne en or dans le cou, s’approche de moi, visiblement en état d’ébriété avancé.

— Heyyy ! Are you alone ?

— Oui. Pis j’parle français.

Franglais. Whatever.

— Veux- tu un verre, la franco ?

— Okay. Double gin- tonic, s’te plaît.

Grosse 50.

Double gin- tonic.

17,50 $

Merci.

— Je m’appelle Keven. Avec un e.

— Good to know. Eille, cheers !

— Ben là, tu t’en vas ? J’viens de t’payer un verre.

— J’feel pas jaseuse.

— On peut faire d’autre chose que jaser.

Il s’approche en me fixant droit dans les yeux d’une façon qui, j’imagine, se veut sexy. Il sent le parfum cheap, et même si je suis soûle et horny, il a pas la moindre chance de mettre ses mains sur moi. J’ai peu de standards, ce soir, mais y a toujours ben des limites. Je ricane et le repousse.

— You wish.

Bitch. Devant le regard outré du tombeur à la bouche molle, irrité que je repousse ses avances malgré les gros douze dollars qu’il vient d’investir dans mon futur lendemain de veille, je me dirige vers les toilettes, une porte au fond du bar, où un line- up de filles tente de consoler la pô- chanceuse qui vient de vomir sur ses souliers. Je scrute la pièce du regard : toujours pas de candidats intéressants en vue. Dire que j’ai mis une brassière pas confortable qui matche avec mes bobettes pour rien. Ugh.

Une Julianne essoufflée d’avoir dansé sur un vieux hit d’Enrique Iglesias vient me rejoindre dans la file d’attente, dépassant cinq fêtardes trop paquetées pour s’en rendre compte.

— Camiiiiille ! Viens danser, j’vais te présenter Steve.

— Oh god, c’est vrai, il s’appelle Steve. C’est pire que j’pensais.

— Viens t’en donc, vieille grébiche.

— Bof, j’pense que j’vais aller pisser, me caller un Uber pis aller dorm…

Sans me laisser finir ma phrase, elle m’empoigne par le bras, renversant au passage la moitié de mon tout nouveau cocktail sur ma robe, et me traîne jusqu’au milieu du plancher de danse, où tout le monde se déhanche de plus en plus mollement, à mesure que l’heure avance et que les verres se vident.

— Steve, ça c’est Camille. Camille, Steve !