La bouche pleine
Mercredi 7 décembre - 19 h 45, dans mon bain.
15 h 22, au bureau.
Courriel reçu :
Bonjour Camille,
J’espère que tu vas bien.
J’aimerais t’emmener souper pour qu’on discute davantage du poste que je te propose. Je pense réellement que c’est une belle opportunité pour toi, même si je comprends tes réticences. Laisse- moi te faire un pitch de vente en bonne et due forme, et si tu n’es toujours pas intéressée, je te laisse aller. Promis !
Es- tu libre jeudi, après le travail ? Choisis un resto que tu as envie d’essayer, c’est moi qui invite !
J’attends de tes nouvelles.
Bernard
Mercredi 7 décembre
19 h 45, dans mon bain.
Bien calée dans trente centimètres d’eau bouillante qui sent l’eucalyptus, je balaie rapidement du bout du doigt les profils d’hommes entre trente et quarante ans à moins de cinq kilomètres de moi. Après quelques minutes, ils finissent par tous se ressembler : un gars à la pêche qui tient une grosse truite, un gars qui se prend en selfie en bedaine dans un miroir sale, un gars qui fait la moue sur le siège conducteur de son char, un gars fier de flatter un tigre drogué en Thaïlande, un gars au sourire Crest, les bras croisés, style vendeur de chez Remax, un gars orange avec des tatouages tribaux qui a visiblement croppé son ex de la photo. La sonnerie de mon téléphone interrompt mon incursion dans cette faune idyllique : c’est ma mère. Je réponds.
— Eille, si c’est pas la chasseuse de têtes en personne. J’savais pas que tu t’étais recyclée en madame des ressources humaines, Louise.
— Franchement. Faque, comment ça s’est passé ? Gilles m’a écrit, ce matin.
Je lui raconte rapidement ma rencontre, mon refus poli et l’invitation de Bernard.
— Ben là, il veut- tu juste coucher avec toi, cou’donc ?
Je me suis passé la même réflexion, mais l’entendre de sa bouche m’insulte.
— Tu sauras que j’ai aussi quelque chose entre les deux oreilles, m’man. Il voit mon potentiel, c’est flatteur.
— Oui, oui. C’est pas ce que j’voul…
— Faque j’vais y aller. J’vais lui donner une chance.
— Tu fais bien, tu fais bien… Mais sois prudente, hen ?
— S’il me kidnappe et m’attache dans sa grosse baraque dans le Nord pour que j’devienne son esclave sexuelle, ce sera ta faute ! C’est toi qui as initié tout ça.
— Eh que t’es niaiseuse ! Dis pas des affaires de même.
Elle prend quelques minutes pour me parler de la couleur de ses nouvelles armoires qui fittent pas avec le reste de la cuisine, c’est l’enfer et de son beau Philippe, qui l’encourage à courir son premier demi- marathon avec lui, au printemps. Mes doigts sont plus que ratatinés et l’eau de mon bain tiédit. Je coupe court à la conversation. Ma génitrice me souhaite bonne chance pour ma rencontre du lendemain et je raccroche en lui promettant de lui donner des nouvelles et d’essayer de pas me retrouver enchaînée dans une cave à vin.
Presque au même moment, un message de Pete apparaît sur mon écran. Ma poitrine se serre.
Hey ! S’cuse- moi, j’ai complètement oublié
de te répondre. Ça te tente- tu qu’on mange d’autre chose que des oranges ensemble, demain soir ? J’pourrais cuisiner !
Allô ! J’aurais aimé ça, mais j’ai déjà quelque chose de prévu. On se reprend ?