La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 53 sur 57

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La bouche pleine

Mercredi 14 décembre - 11 h 04, dans le grand lit de Louise, au chalet.

Oui. Ça me donne

encore plus hâte à demain.

Il répond bonne nuit avec une smiley face.

Ben cou’donc.

Je range les biscuits pendant que Jean- François explique comment construire une bibliothèque avec deux feuilles de MDF en background. Je décide d’aller me coucher. Je me brosse les dents, me démaquille et entre sous la couette lourde du lit de Louise. Je ferme les yeux et m’endors rapidement dans le silence absolu du rang Benoît. Demain sera sûrement moins pénible qu’aujourd’hui. En tout cas, je l’espère.

 

Mercredi 14 décembre

11 h 04, dans le grand lit de Louise, au chalet.

 

Je me réveille avec l’estomac à l’envers de trop de vin rouge. Je cale un grand verre de jus de pomme brun pour le remettre en place. Je regarde l’écran de mon cell et j’ai pas de nouvelles de Pete. Je me demande à quelle heure il va arriver, mais je veux pas le rusher.

Je me fais deux toasts que je beurre allègrement de creton et de moutarde – mon plaisir ultime de matin de chalet – et je me fais un café dans la machine à capsules pas bonnes pour l’environnement que Louise a reçue de sa sœur à Noël, et qu’elle utilise jamais par éco- culpabilité. Je lui rappelle souvent qu’elle conduit un VUS, mais ça, ç’a pas trop l’air de la gosser. Je suis à l’image de ma génitrice, faut croire : pleine de contradictions.

Le téléphone du chalet sonne. Weird. Je réponds. C’est le garage.

— Allô, oui ? C’est la fille de Louise ?

— Oui, Camille, c’est moi.

— Allô, c’est Marcel, du garage ! S’cuse- moi, Camille, j’trouve pu’ le papier avec ton numéro de cell. C’était juste pour te dire que ton char est prêt : j’ai mis un pneu usagé dessus, tu vas pouvoir faire un boutte avec ça. As- tu besoin d’un lift ?

— Nonon, c’est beau. J’vais venir le chercher la seconde que mon copain arrive, ça devrait pas être ben long.

— Ça marche. À plus tard !

Ça me donne une bonne raison de texter Pete. J’espère que ça le dérangera pas trop de me rendre service. Je garde ça léger et je lui envoie tout d’abord une photo du lac calme, vu de la véranda.

Bon matin ! Le lac est beau, l’épicerie est faite, le vin est froid. Manque juste toi !

Tu pensais arriver vers quelle heure ?

J’attends quelques minutes en finissant nerveusement mon café tiède. Finalement, une réponse.

Allô ! Est- ce qu’on peut s’appeler ?

Voyons les gens avec le téléphone, à matin. Je trouve ça bizarre : on s’est jamais appelés, pas une fois, depuis qu’on se connaît. Ma poitrine se serre.

Euh, oui, sure.

Tout va bien ?

J’pense que ça serait mieux

si on se parlait en vrai.

Ben là.

Quoi ?

Je comprends pas trop ce qui se passe, mais ça sent mauvais.

Ça prend pas la tête à Papineau

pour catcher que quelque chose

cloche. C’est- tu moi qui capote ?

Il m’appelle. Je réponds pas. J’ai le cœur qui débat. What the actual fuck ?

Peux- tu répondre ?

Il me rappelle. Je décroche à contrecœur, le souffle court.

— Allô ?

— Salut Cam…

Il a une voix piteuse. J’anticipe le reste.

— J’imagine que tu viens pas au chalet ?

— Écoute, j’ai trop de trucs à faire, ces temps- ci. C’est crazy, la job, pis toute…

— Okay. Ben écoute, j’suis déçue, mais c’est pas la fin du monde. On se reprendra un autre week- end…

J’essaie que ma voix paraisse cheerful. Je l’entends soupirer au bout du fil. Je l’imagine, batté, devant le cendrier, dans son salon.

— Ouais, mais… C’est pas juste ça…

— Mmm, okay. Qu’est- ce qu’y a ?

— J’pense que toute ça… c’est juste allé trop vite.

— Toute quoi ? C’est parce que j’t’ai invité au chalet ?

— Nonon, juste… toute. J’pense vraiment qu’on pourrait être des bons amis, mais…

Je freeze. Des motherfucking amis. Fuck lui, fuck ça, fuck toute.

— Ah. Cool. Cool. Ben écoute, j’sais pas quoi te dire. J’ai assez d’amis dans ’vie.

— T’es vraiment parfaite, Camille, pour vrai. J’sais pas ce que j’ai… C’est juste que… J’sais pas. J’pense que j’suis juste pas rendu là.

— Check, c’est beau. J’ai pas besoin d’explications, c’est pas moi, c’est toi, pis toute. J’vais aller profiter de ma journée, ast’heure, okay ? Bye, là.

Je raccroche sans lui laisser le temps de répondre. Abasourdie. Blessée. L’orgueil décapité. Je regarde l’heure : midi et quart. Je me sers une bière Clamato que j’avale rapidement pour me calmer les nerfs, mais qui passe tout croche. Dans le frigo, les ingrédients de notre souper fancy me narguent. J’espère qu’il me rappelle, qu’il me texte. Qu’il change d’idée. Je comprends rien. Je pensais qu’il était différent, qu’on était sur la même longueur d’onde enfin, esti. Comment on peut changer son fusil d’épaule comme ça ? Comment on peut sexter au bord du feu et se faire crisser là par le même gars en même pas douze heures ? Quessé ça ?

Je prends tout ce qui me reste de petit change et je le texte.

J’comprends pas ce qui

a changé entre hier pis aujourd’hui. T’étais pas obligé de faire semblant que ça te tentait de venir ici. Pis tu me feras le plaisir de supprimer mes photos de ton téléphone.

For future reference, sexter une fille deux secondes avant de la domper, ça se fait moyen.

La prochaine fois, pense donc à tes affaires avant de faire des accroires à quelqu’un à qui tu plais. J’suis pas juste surprise, mais aussi blessée. C’est crissement poche comme fin d’histoire. Anyway, j’vais m’en remettre.

Check, ça me tente pas

de m’obstiner par message

texte, c’est immature.

Tu voulais pas me laisser

m’expliquer au tél ? Ben c’est ça.

Ah, faque c’est moi qui est

immature là- dedans ?

Good to know.

Bonne chance avec tes commitment issues.

Ç’a pas rapport, j’suis juste mêlé.

Lol, kk.

Je suis pas du tout fatiguée, mais j’ai juste pu’ envie d’être réveillée. Je fouille dans la pharmacie de Louise et trouve des Benadryl. J’en prends deux, je retourne me coucher en boule dans le lit king, sous les draps qui sentent le détergent familier de ma mère, juste après avoir tiré complètement les rideaux de la chambre, maintenant plongée dans la pénombre. Je consulte mon cell, avec encore un peu d’espoir qu’il ait quelque chose à me dire. Qu’il ait juste eu peur, qu’il veuille pas me perdre, n’importe quelle esti de phrase banale du crisse. Mais rien. Je supprime son numéro, je le bloque de toutes les plateformes. Control, alt, delete. T’existes pu’, mon esti. Je suis en tabarnak. Après lui, après moi pis mes attentes irréalistes. Je sais pu’. Je pitche mon téléphone à bout de bras. Il rebondit sur le mur et tombe, l’écran contre le plancher, en faisant un bruit sourd. Je ferme les yeux, les poings serrés, et m’endors rapidement, buzzée, comme si mon inconscient étant au courant que je pouvais juste pas dealer avec tout ce qui se passe dans ma tête présentement.