La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 44 sur 57

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La bouche pleine

Dimanche 11 décembre - 20 h 35, dans mon bain.

— Check, lâche- moi. J’suis correcte, là. J’l’ai repoussé, il a pas pu se rendre ben loin. C’est hier que t’aurais dû être là.

— J’suis tellement désolée, t’as raison, j’aurais dû rester, j’aurais dû t’avertir…

— Camille, c’est quand la dernière fois que t’as eu besoin de moi et que j’ai pas été là ?

— Euh… jamais, je sais, t’es la best…

— Tsé, ça aurait été moins pire, déjà, si j’avais pas eu à revirer le bar à l’envers pour te trouver, pendant que j’savais qu’il me respirait dans le cou comme un prédateur. Mais eille… t’avais des affaires plus pressantes à régler. J’espère au moins que t’as eu du fun.

— Babe, qu’est- ce que j’peux faire pour que tu me pardonnes ? J’capote, j’suis la pire…

— J’sais pas, man. Sors ta tête de ton cul, pour commencer. Pis laisse- moi un peu de temps. Là, j’suis brûlée. J’retourne me coucher.

Elle referme la porte avant que j’aie pu ajouter un mot. Je sors de la cour, abasourdie, les deux cafés encore dans les mains. J’ai envie de me creuser un trou sous un des petits bancs de neige grise et de pas ressortir avant le printemps.

 

Dimanche 11 décembre

20 h 35, dans mon bain.

 

— J’te jure, mom, elle veut pu’ rien savoir de me parler.

— Ben voyons, Camille. Elle va se défâcher. Laisse- lui du temps.

— Ouin…

— Pis toi, t’as peut- être une p’tite introspection à faire ?

— J’veux ben, bout d’viarge, mais j’fais déjà de mon mieux. J’vois une psy, j’essaie d’être endurable. J’le sais que j’suis centrée sur moi- même. On dirait juste que j’sais pas comment être autrement… Mes affaires occupent toute la place dans ma tête, tout le temps. J’me sens constamment en train de ramer pour garder ma tête hors de l’eau. T’as pas full d’énergie pour aider le monde quand t’essayes de pas te noyer.

— T’es un peu dramatique, là, ma chouette.

— Check ! Là j’t’appelle, pis j’te demande même pas comment tu vas !

— Ah moi, ça va, ça v…

— En plus, j’donne ma démission demain. L’am biance va être top à la job, hen !

— As- tu préparé une lettre ? Ton oncle est assez content que ça ait marché, son affaire.

— Ouais, ouais. J’ai tout ce qu’y faut.

— Lui as- tu dit merci ?

— Non, pas encore.

— Bon… Eh que ton père serait fier de toi ! Te voir t’en aller travailler dans un grand bureau de même !

— T’es fine. J’vais continuer de mariner dans mon jus, en attendant.

— Inquiète- toi pas, chouette, toute finit toujours par se tasser. Donne- moi des nouvelles de ta grosse journée demain !

— Okay. Love you.

Je raccroche et je rajoute de l’eau brûlante dans mon bain tiède, dans lequel j’ai mis aucun produit qui sent bon. Je le mérite pas, ce soir. J’ai même pas le cœur à me masturber, ça en dit long sur mon état. J’ai pas eu de nouvelles de Pete de la journée, non plus. Gros tata. Je sais ben que tout ça est pas de sa faute, mais je peux pas m’empêcher de lui en vouloir… même si chaque fois que je pense à sa bouche, à ses mains, j’ai des décharges électriques dans le bas- ventre. Good lord. Si au moins il avait été poche à mort, j’aurais pu être en crisse jusqu’au bout.

Je sors de la baignoire et mange deux toasts au beurre de pin’ devant une série niaiseuse avant d’aller me coucher. Je me gâte avec une autre oxy, sans occasion spéciale, juste pour me faire du bien pis essayer de dormir un peu.