La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 27 sur 57

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La bouche pleine

Lundi 5 décembre - 19 h 11, dans ma cuisine, en attendant que l’eau de mes pâtes bouille.

— C’est tout pour nous aujourd’hui.

Une heure de déblatérage.

100,00 $

Merci.

 

Lundi 5 décembre

19 h 11, dans ma cuisine, en attendant que l’eau de mes pâtes bouille.

 

Message texte envoyé à Pete :

J’me sens vraiment en forme, aujourd’hui. Ça doit être toute la vitamine C qu’on a ingérée, hier. J’te dois quelques agrumes, d’ailleurs !

La prochaine fois, on les mangera dans mon lit. xx

 

Mardi 6 décembre

16 h 17, en route vers l’agence CIRK, au centre- ville.

 

Yo, Ju ! J’ai dit à René que j’avais rendez- vous pour un PAP test pis qu’il fallait que je parte tôt. S’il t’en parle, j’ai un q- tip dans le vagin, okay ?

Pas d’troubles, j’te couvre.

Et bon meeting, tu me raconteras. xx

PS : Si l’monsieur veut te

jouer dans l’vag’, tu dis non, okay ?

Je lui réponds une série d’émojis niaiseux. Je regarde mes messages pour une deux centième fois : toujours pas de réponse de Pete, même si je vois qu’il a vu mon message (à 20 h 22 hier, pour être précise). Après quel ques minutes de marche depuis la station McGill, j’entre dans la grande tour où se trouvent les bureaux de CIRK. Je scrute le panneau qui recense les différentes compagnies qui occupent le building, et vois que mon peut-‐ être- futur- employeur se trouve au dernier étage. Fancy. Je prends l’ascenseur et je suis un peu nerveuse. Mes mains sont moites. C’est con, je la veux même pas, la job.

J’ai envoyé mon CV à mon oncle Gilles pas plus tard que ce matin, et il m’a booké une rencontre quelques heures plus tard. Efficace, la troupe du cirque ! Je dois leur donner ça. Ça tombe bien, je me suis forcée, outfit-‐ wise, aujourd’hui. Je porte un pantalon noir taille haute, des souliers Oxford plateformes en cuir et une chemise vintage à manches courtes en denim délavé. Une parfaite tenue de fille cool et profesh’, mais qui s’en fait pas trop avec le protocole, tsé. Je suis ni trop sexy, ni trop prude, et j’ai coloré mes lèvres d’un rouge vif pour compléter mon look, à la suggestion de Julianne. Sans ça, t’as trop l’air d’un p’tit gars. Mets donc toutes les chances de ton bord !

J’arrive finalement au vingt- troisième étage. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur un espace ouvert rempli de bean bags, avec un comptoir- bar et une incroyable vue sur la ville. Une dizaine d’employés s’affairent derrière l’écran de leur MacBook – surtout de jolies jeunes femmes en vestons colorés, qui ont l’air d’anciennes étudiantes du HEC, d’avoir des géniteurs cardiologues et d’être bonnes au volleyball. La réceptionniste m’accueille avec un grand sourire de fille qui a eu des broches pendant longtemps. Elle prend mon manteau et m’offre poliment un verre d’eau que je refuse. Monsieur Tremblay va venir vous chercher, il finit un appel. Ce sera pas trop long, vous pouvez vous asseoir.

Je me demande si j’en ai trop fait, avec mon rouge à lèvres criard. Trop tard, j’ai pas le temps de l’enlever. Je respire et je profite de ces quelques minutes d’attente pour observer les employés à la dérobée. Ils ont l’air occupés, mais ils se lancent une blague ou un commentaire une fois de temps en temps et rient fort. Ils sont tous seuls derrière leurs ordinateurs, et personne n’occupe les poufs mis à disposition. Sur le comptoir- bar traînent des restants de snacks : quelques muffins, un pa nier de fruits où il reste seulement des bananes, un sac de noix mélangées presque pas entamé. Il est 17 h 45, et aucun des employés n’a l’air d’avoir terminé sa journée, encore moins d’être sur le point de s’en aller. Ça me fait soudainement apprécier mon neuf à cinq moins quart. Perdue dans mes pensées, je sursaute quand monsieur Tremblay me tape enfin sur l’épaule.

— Aaah, la fameuse Camille ! Heureux de faire ta connaissance. Moi, c’est Bernard.

Il est assez grand, bedonnant, et a les cheveux courts et grisonnants, fraîchement coupés. Il porte une chemise à carreaux sans cravate, un veston ouvert et des lunettes en plastique bleu marine. Il doit penser qu’elles le rajeunissent. Je suis certaine qu’il fait du ski, qu’il possède un bateau et que ses enfants fréquentent Brébeuf.

Il me serre la main fermement.

— Gilles m’a tellement parlé de toi, j’avais pas le choix de te rencontrer aujourd’hui. On peut se tutoyer, hen ?

— Euh, oui. Absolument.

— Cool. Viens, on va aller dans mon bureau ! On sera plus tranquilles.

On traverse de l’autre côté du building en empruntant un corridor qui donne sur une grande salle de conférences vitrée. La vue de son bureau en coin est impressionnante. Il remarque l’admiration sur mon visage.

— C’est beau, hen ? Ça m’inspire toujours, même après des années.

— J’comprends pourquoi.

Il s’installe derrière son bureau en verre et en acier, sur une chaise en cuir qui doit valoir plus cher que ma voiture. Il me toise du regard, les bras croisés et l’air amu sé. Je sais ni quoi dire ni quoi faire de mes deux mains. Il se lève soudainement.

— Tsé quoi ? Attends, minute !

Il sort, et revient rapidement avec une bouteille de vin blanc et deux petits verres au logo de sa compagnie : un chapiteau minimaliste décoré de la lettre C. Il s’installe sur la chaise design en plastique à côté de la mienne. Il se déplace et m’invite à faire de même, pour qu’on se retrouve face à face.

— C’est pas une vraie entrevue, après tout. On se rencontre, pis that’s it ! Et il est passé cinq heures, on a l’droit.

Il me fait un petit clin d’œil en ouvrant la bouteille nonchalamment, comme un gars qui en a vu d’autres. Il sent le bouchon, pousse un petit soupir de plaisir, et nous sert. Même si je trouve ça un peu étrange – ça reste une rencontre professionnelle –, j’accepte le verre qu’il me tend : ça va me calmer les nerfs. On trinque et on boit une gorgée en se regardant dans les yeux. Je sens mes joues se réchauffer, sans trop savoir pourquoi.

— Faque là, Camille, j’aimerais ça faire semblant que j’te connais pas, mais j’sais à peu près tout de toi. Tsé, ast’heure, les employeurs regardent les réseaux sociaux des candidats potentiels. On peut bien sizer quelqu’un, avec ces p’tites affaires là.

Je sais pas s’il pense m’apprendre quelque chose, mais je réponds du tac au tac.

— Tant mieux, alors. J’ai rien à cacher, et on vient de sauver quinze minutes. Time is money !

Il rit, et je me trouve game.

— J’aime ça : t’as l’air d’avoir du front tout le tour de la tête, toi. C’est ce que j’recherche, chez mes employés : de l’intelligence, du guts pis de l’humour !

Ça, pis qu’ils aient un vagin et qu’ils s’habillent en taille small au Dynamite, j’imagine.

— Comme ça, t’aimes pas ta job actuelle ?

Je décide de mentir, pour avoir le plus gros bout du bâton.

— En fait, j’l’adore, mais c’est trop confortable. Sta gner, ça m’endort. J’suis une fille de défis ! Alors j’me suis dit que j’explorerais mes options.

Il acquiesce. Je comprends, j’suis pareil. Je lui parle un peu de mon travail, puis il passe trente minutes à me raconter son parcours et le fonctionnement de sa business qu’il a bâtie from the ground up. Quand il reprend enfin son souffle, j’en profite pour lui poser une question.

— Pourquoi avoir appelé l’agence CIRK ?

— Tu connais l’expression not my circus, not my monkeys ?

— Euh, oui, m’semble.

— C’est comme ça que ça marche, ici. On règle les problèmes de nos clients et on pose pas plus de questions que nécessaire. Action, solution : c’est tout. Le reste, c’est pas de nos affaires.

— Je vois.

Je vois pas.

— D’ailleurs, c’est un peu la seule chose qui m’inquiète, vu ton profil. J’ai remarqué, sur tes réseaux sociaux : t’es féministe, t’es de gauche, t’as des opinions, tu parles fort…

— J’suis pas certaine de comprendre.

— Qu’est- ce que tu ferais, mettons, si j’te demandais de monter une campagne pour rétablir l’image d’une compagnie où le patron est pogné dans un scandale de harcèlement sexuel ?

— J’démissionnerais.

Il s’esclaffe pendant que je prends une grosse gorgée du vin qu’il vient de me resservir, en réalisant que ma réponse était sûrement pas la plus diplomate. L’alcool me rend candide.

— C’est bien ce que j’pensais.

— J’sais que c’est pas ce que tu voulais entendre, mais c’est la vérité, au moins.

— T’es une p’tite vite, toi. Pis t’es honnête. J’haïs pas ça.

Il se lève et va s’asseoir derrière son bureau, comme si notre moment business- casual était terminé.

— Ça fait que, il me manque une conseillère. Pis j’pense que tu compléterais bien mon équipe.

— Justement, parlant d’honnêteté : tu l’sais que j’ai aucune expérience en relations publiques, hen ? Moi, mon truc, c’est la rédaction…

— J’le sais, mais j’aime les défis, moi aussi. Pis j’suis pas trop inquiet : j’size bien le monde, d’habitude. Tu commences à cinquante- cinq mille piasses par année, pis ça augmente vite, si tu travailles fort. L’équipe est l’fun, tissée serrée. Les horaires sont rushants, mais t’as trois semaines de vacances, direct en partant. Pis moi, j’trouve ça important que mes employés grandissent, évoluent au sein de la business. Qui sait, c’est peut-‐ être toi qui auras le beau bureau en coin, un moment donné !