La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 34 sur 57

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La bouche pleine

Vendredi 9 décembre - 7 h 38, sur le sofa très inconfortable de chez Shanie.

Ben quoi, je vis déjà dans le mensonge, de toute façon.

— Tu diras bonsoir à P- E, alors !

— Sans faute. Merci pour le souper, Bernard, c’était super bon.

— Ça m’fait plus que plaisir. J’ai vraiment hâte qu’on commence à travailler ensemble, Camille…

Il me regarde droit dans les yeux. Je sais pas trop quoi répondre, alors j’y vais d’un précipité moi aussi, merci encore pour tout, à bientôt, bonne nuit, là et j’entre dans la cage d’escalier.

Il tourne les talons et je referme la lourde porte en métal, avec la même drôle de boule dans l’estomac que la dernière fois.

De toute évidence, le vin fancy, c’est pas fait pour moi.

 

Vendredi 9 décembre

7 h 38, sur le sofa très inconfortable

de chez Shanie.

 

J’entends le cadran de Shanie sonner pour la dixième fois. Elle snooze à répétition. Je suis recroquevillée sur sa causeuse trop courte pour mes longues jambes, un jeté en guise d’édredon et mon manteau comme oreiller. J’ai mal aux os comme si j’avais cent vingt- deux ans, et un pas pire mal de crâne.

Shanie finit par se lever, avec les cheveux en bataille, un bas de pyjama à motifs de flamants roses et sa bonne humeur légendaire.

— Bon matin, minou ! Veux- tu des toasts ?

— Eille, t’es fine, mais non. Faudrait j’me grouille. J’dois passer chez nous me changer, avant d’aller travailler, pis…

— Ben là, on s’en torche ! Tu vas donner ta démission de toute façon ! Call malade.

— Ouin… C’est pas fou.

Elle part mettre deux tranches de pain blanc dans le toaster et je réfléchis. C’est vrai que, dans le fond, on s’en fout. Qu’est- ce qu’ils vont faire ? Me crisser dehors ? Anyway, que je sois là ou pas, ça changera pas grand- chose. Avec ma migraine qui se prépare, même si je rentre, c’est pas comme si j’allais accomplir quoi que ce soit aujourd’hui. Je me sens un brin coupable, mais l’envie d’aller m’éffouérer devant une télésérie niaiseuse prend le dessus.

Je rejoins Shanie dans la cuisine. Elle tartine de caramel salé ses deux rôties et je me laisse tenter parce que ç’a l’air trop bon. C’est ma mère qui l’a fait ! Finale ment, je suis pas si pressée que ça. Je lui emprunte son câble et je recharge mon téléphone, la batterie à plat depuis le milieu de la nuit. En attendant qu’il revienne à la vie, Shanie me jase de sa job pas payante dans un organisme communautaire et du voyage qu’elle planifie avec sa sœur, cet hiver, dans un camp de surf au Nica ragua. Elle me demande pas ce qui se passe avec moi, comme je lui ai déjà cassé les oreilles avec mes affaires jusqu’aux petites heures, en arrivant comme un cheveu sur la soupe. Je l’écoute en mangeant mes toasts beurrées épais de sucre coulant et son énergie me fait du bien. Shanie, c’est le contraire de moi. Elle vit dans le moment, pas stressée avec un rien, toujours un sourire – un vrai – étampé dans ’face. Ça me fascine, les gens qui font juste enjoy la vie, sans capoter, ou presque. Ça doit tellement être reposant, de pas avoir un hamster qui spinne en permanence entre les deux oreilles. À l’université, Shan était ma partner de brosse. C’est avec des shots cheap de vodka que moi, mon hamster se met à off, pis elle était toujours ben willing de m’aider à arrêter de le faire tourner. C’est pas la première fois que je finis sur son sofa après une soirée arrosée.

— Mon doux, j’vais être en retard, moi ! Faut que j’saute dans la douche.

— Pas d’troubles, j’vais te laisser te préparer et aller faire la paresse chez moi, j’pense.

— Tu fais ben ! Dis- toi que c’est pour célébrer ta nouvelle job jet- set. Tu prends des forces !

Mon amie bon enfant file vers la salle de bain pendant que je mets mes souliers et que j’enfile mon manteau. Je passe la porte alors qu’elle me lance un bwonnechournée, la bouche remplie de pâte à dents.

Je décide de prendre le métro jusqu’à la station Sher brooke et de faire le reste à pied. C’est rare que je profite des rues de la ville, l’hiver. Fait trop noir, trop tôt, pis tout le monde sait qu’une femme respectable, ça se promène pas toute seule dans les ruelles passé cinq heures. Ce serait asking for it, tsé. J’emprunte des petites ruelles, en espérant croiser personne que je connais avec ma face de lendemain de veille, mon haleine de hyène pis mon menton collant de caramel. Ce serait mon genre, de croiser un ex ou un collègue, venu promener son chien ou faire son petit jogging matinal. Loi de Murphy.

Le vent froid me fait du bien. J’en oublie presque le marteau- piqueur dans mon cortex. Je me dis qu’en arrivant, je vais me popper une des pilules d’oxycodone qui me restent de mon opération pour retirer mes dents de sagesse. Je les garde pour des occasions spéciales. Une nouvelle job, je pense que ça entre dans les critères. Ça vibre dans mes poches. C’est Julianne, qui me demande si je veux qu’elle passe me chercher un café.

Fuck, comment je vais lui annoncer que je m’en vais ? Pas par texto, quand même.

Merci mon beau loup, mais j’vais prendre la journée off, aujourd’hui ! Trop bu de vin, hier. Il m’a gâtée, le mononc’ gâteau.

Encore ? René sera pas content.

As- tu décidé de prendre la job ?

J’sais pas. J’y pense encore.

Tu me raconteras. J’dis quoi

au boss, si jamais y me demande t’es où ?

Dis que c’est un lady problem.

Je vais lui écrire un courriel, mais, d’après moi, il investiguera pas.

Okay. Bonne journée, alors !