La bouche pleine
Vendredi 2 décembre - 15 h 37, chez moi, en train de faire pipi.
Il se lève, ramasse son linge sur le plancher et se rhabille en quatrième vitesse pendant que je le regarde, hébétée.
— J’en ai plein mon casque des filles comme toi. C’est rendu qu’on peut pu’ rien faire !
— Pardon ? J’t’ai juste dit que ça m’tentait pas de m’faire jouer dans le cul avant d’avoir pris mon premier café. M’semble que c’est comprenable ?
— Whatever. Faut qu’j’y aille.
Il prend à peine le temps de remettre ses bottes, et claque la porte. Je suis bouche bée.
Sérieux, si cet esti- là m’a refilé l’herpès, je le tue.
Vendredi 2 décembre
15 h 37, chez moi, en train de faire pipi.
Message reçu sur Tinder :
Ce sublime regard ! Ces yeux ! Ces lèvres !
Vous m’excuserez, mademoiselle, mais vous me donnez l’eau à la bouche…
…
Aurais- je le plaisir de recevoir une réponse de votre part ?
— James, 42 ans.
Samedi 3 décembre
11 h 06, au resto Greenspot.
— J’vais prendre deux- œufs- tournés- bacon- pain- brun. Et un café.
— Même chose pour moi !
La serveuse revient rapidement avec une carafe de café brûlant et remplit nos tasses. Ma mère ajoute deux crèmes et deux sucres au sien, je bois le mien noir.
— Veux- tu ben me dire comment ça se fait que tu pèses cent livres, mom ? Tu manges tellement mal.
— Laisse- moi donc faire.
Un samedi par mois, ma mère et moi allons déjeuner ensemble. Toujours à la même place, dans Saint- Henri, à distance égale entre son condo, à Lachine, et mon appartement rosemontois. On s’installe sur une des grosses banquettes en cuir vert magané par le temps, près de la fenêtre. C’est réconfortant, comme endroit. Les menus sont collants, ça sent le bacon et le sirop de poteau, et les serveuses, mi- soixantaine, nous appellent les pitounes en réchauffant nos cafés trop forts.
— J’te dis, m’man. J’ai jamais été insultée comme ça. T’imagines ?
— Ça doit être une affaire de génération. La porno, peut- être ? J’peux pas croire que les gars de ton âge pensent que c’est normal, de faire ça, la première fois.
— Ils s’essaient pas mal tous, en plus…
— Seigneur ! Tu te protèges, j’espère ?
— Franchement. Tout le temps !
— Pis fais attention aux… accidents, quand tu fais ça. C’est jamais ben l’fun…
— Ouache, Louise !
— Eille, c’est toi qui es en train de parler de sexe anal à ta mère !
Elle feint l’indignation et se trempe les lèvres dans son café pâlotte, encore trop chaud. Depuis la mort de mon père, il y a quatre ans, ma mère et moi étions plus proches que jamais. On se ressemblait beaucoup, ce qui faisait qu’on se tapait souvent sur le système, mais on pouvait presque tout se dire, tant que ça tombait pas dans le trop profond. Comme moi, elle avait de la difficulté avec l’expression de ses émotions, pis savait pas trop où se mettre quand je commençais à m’épancher sur mes états d’âme. Je les gardais donc pour ma psy. Elle suivait malgré tout avec attention ma vie de jeune célibataire ; elle trouvait ça à moitié drôle, à moitié dégoûtant. Triste, des fois.
De mon côté, je l’avais encouragée à se remettre sur le marché, après quelques années passées à rien faire d’autre que de travailler, jardiner ou boire du vin en pleurant devant la télé. Elle en avait parlé à ses amies de plein air, qui avaient tôt fait de lui présenter Philippe, un beau quinquagénaire divorcé, un charpentier sportif qui l’emmenait à son chalet, un week- end sur deux, quand ses trois enfants partaient chez leur mère. J’avais eu droit, moi aussi, au récit de leurs premiers ébats même si, franchement, ça me levait le cœur. Je me disais que c’était donnant-‐ donnant, alors je réprimais ma grimace lorsqu’elle me parlait des belles grosses mains d’homme de son nouvel amant.
— Comment ça se passe au travail ? Comment va Julianne ?
— Ça va, c’est toujours aussi plate, mais ça paye. Ju va bien. Tout le temps un peu en train de tomber en amour, comme d’habitude.
— Arrête de la juger, c’est beau de la voir aller. Votre génération, vous êtes tous blasés, ast’heure…
— Vas- tu m’sortir un moi, dans mon temps ?
— C’est juste que c’est dommage, y a pu’ de romantisme, avec les applications pis toutes vos patentes. Moi, j’arrêterais ça, ces niaiseries- là, si j’étais toi.
— T’as quel âge, déjà ? Quatre- vingt- douze ans ?
— Regarde, moi. J’l’ai rencontré dans la vraie vie, Philippe !
— Ah, bonne idée, m’man. Moi aussi j’vais me mettre à la recherche d’un divorcé de cinquante- deux ans. Avec un chalet, en plus ! J’vois pas pourquoi j’y ai pas pensé avant. Il va pouvoir être chum avec Phil !
— T’es de mauvaise foi, là. J’dis juste que Tinder, c’est peut- être pas la façon la plus efficace de rencontrer des hommes qui cherchent autre chose que du sexe facile.
— Bon.
La serveuse dépose nos quatre- œufs- tournés- bacon- pain- brun sur la table. On prend quelques bouchées en silence.
— Sinon, t’as pensé à envoyer des CV ailleurs ? J’suis sûre qu’il y a quelque chose d’autre de moins plate qui t’attend, quelque part.
— J’regarde toujours un peu…