La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 48 sur 57

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La bouche pleine

Lundi 12 décembre - 22 h 02, dans mon vieux char.

— …

— Pis j’parle de ça comme si on était mariés depuis cinq ans. Esti. J’m’emballe- tu trop vite ? C’est juste tellement, tellement rare, par les temps qui courent, de trouver quelqu’un avec qui ça clique. Pas juste physiquement. Genre… toute. J’ai comme l’impression qu’on se comprend, même si on se connaît pas beaucoup.

— …

— Ugh. Là, j’suis quétaine. J’me sens comme une assoiffée dans le désert. Il est- tu vraiment si cool, ou c’est juste qu’après la trâlée de tatas, les dernières années de schnoutte, il est… correct. Un plaster. Un p’tit citron après un shot de tequila pas buvable. J’le sais vraiment pu…

— …

— Pis, r’gardez ! Vous voyez, comment j’suis la pire ! Ju m’haït, ma vie professionnelle est en bordel, pis moi j’suis là à encore parler de Pete. Comme si c’était ça le plus important. C’est- tu normal ? M’semble que c’est pathétique. Ou c’est sain, humain ? Vu que ça fait longtemps que j’ai pas eu des papillons dans le ventre… Comment on fait pour savoir ?

— C’est tout pour nous aujourd’hui.

Je, me, moi, me, myself and I.

100,00 $

Merci.

 

Lundi 12 décembre

22 h 02, dans mon vieux char.

 

J’étais prête – lavée, maquillée, peignée, petit baise- en- ville paqueté – depuis vingt heures trente. Assise sur mon sofa bien tranquille à scroller Instagram sans trop bouger pour pas défaire les quelques boucles que j’ai réussi à faire tenir dans mes cheveux à grands coups de spray- net. Mais, of course, fidèle à ses habitudes, Pete m’a texté y a à peine dix minutes. J’ai enfilé mon manteau, dégivré sommairement mon pare- brise, puis j’ai sauté dans ma voiture, direction son bel appart’. Comme un bon chien.

Je lui pardonne quand j’entre chez lui et que c’est un vinyle de Kim Carnes qui joue. Il m’embrasse tout de suite. M’semble que ça frenche bien, Betty Davis Eyes.

— Ça va ? Rentre, j’suis en train de finir ma recette.

— Meeeeeeh. I need a drink.

— Coming right up !

On entre dans sa cuisine. Ça sent bon. Lui aussi, il sent bon. Il me sert une bière, s’en ouvre une et va changer le disque de côté.

— As- tu faim ?

— Ouais, correct.

— Oh ! Non. T’as besoin d’avoir plus faim que ça. Attends.

Il sort de la cuisine et entre dans sa chambre. Il en ressort aussitôt avec un gros joint roulé déjà entamé et un briquet.

— Oopsi. J’ai pris une part du dessert avant que t’arrives.

Je ris et je me dis why not. J’allume le bat, prends deux grosses puffs, lui passe. Il ouvre la porte du patio pour laisser sortir la boucane.

— Ah ! S’cuse ! J’peux- tu fumer dans ta cuisine ?

— Ben oui, t’inquiète. Faque là, raconte- moi donc ça, cette journée de marde là !

Je lui raconte tout, mais je skippe les détails concernant ma chicane avec Julianne et ma visite chez la psy. Je lui dis plutôt que Julianne est fâchée après moi parce que j’ai quitté le bar trop tôt et qu’elle m’a cherchée toute la soirée.

— Ben là, elle overréagit pas un peu, ton amie ?

— Bah, non, pas vraiment. C’est vrai que j’fais souvent ça, m’éclipser sans le dire à personne.

— Faut- tu que j’m’inquiète ? Vas- tu partir au milieu du souper, pendant que j’suis aux toilettes ?

— Non, pas mon genre. Moi j’reste jusqu’au matin, contrairement à d’autres que j’connais.

Un froid s’installe. Il a pas l’air de la trouver super drôle.

— Tsé, si ça te gossait que j’parte, t’aurais juste pu me le dire.

— Hen, non, ben non. J’disais ça pour rire !

Rire- ish.

Il prend une longue gorgée de sa bière.

— Bon. T’as faim comment ast’heure ?

Il nous sert deux énormes bols de riz frit au poulet, nappé de sauce soya. Je sais pas si c’est parce que je suis gelée ou si c’est parce que c’est un bon cook, mais c’est délicieux. Je mange tout avec appétit, pendant qu’il me raconte son staff meeting – qui m’intéresse semi, pour être honnête. Il change rapidement de sujet.

— Faque là, tu vas faire quoi des trois prochaines semaines, pas de job, rien ?

— Méchante bonne question…

— Être toi, j’en profiterais pour aller quelque part. Tant qu’à faire.

— Ouais, pas fou. J’ai pas full de cash, par exemple.

— Tu m’as pas dit que t’avais un chalet ? Rien comme la nature pour te remettre sur le piton, selon moi.

Ah ben oui, le chalet ! J’y avais pas pensé. Ça, ça me mettrait la tête à off sur un temps, m’semble. Le projet m’excite.

— Eille, oui ! Tu devrais venir avec moi, durant tes jours off, cette semaine !

Oh fuck. Gros statement, ça, ma chum. On dirait qu’il lit sur mon visage que, pour moi, cette invitation est un step. En tout cas, il a un sourire en coin que j’arrive mal à m’expliquer.

— Ça pourrait être cool ! T’irais quand ?

— J’sais pas, genre demain ? Ma mère est jamais là, durant la semaine. Toi, t’as mardi pis mercredi off, non ?

— Oui ! Ben, j’ai des p’tites affaires à régler demain, mais j’pourrais venir te rejoindre le mercredi matin, qu’est- ce t’en penses ? J’travaille tard, jeudi, en plus.

— Ce serait parfait ! J’arrêterai nous acheter des p’tits trucs à manger, de quoi faire un bon souper. C’est à mon tour de t’impressionner avec mes talents culinaires !

— Deal. J’espère que tu vas mettre des saucisses dans ton Kraft Dinner.

La bière, le pot, la bouffe pis cette nouvelle me remettent un peu de bonne humeur. J’ai bien fait de venir ici, ce soir. La présence de Pete me fait du bien. La boule d’angoisse dans ma poitrine a rétréci et me laisse respirer un peu. C’est peut- être ben la drogue, aussi.

Pete débarrasse pendant que je nous ouvre deux autres bières froides puis on va s’installer sur son sofa mou, face à face. Il roule un joint sur ses genoux et je le trouve beau.

— Qu’est- ce qu’y a ?

— Rien. T’es beau.

Il rit.

— T’es fine. Ça me fait du bien d’entendre ça venant d’une fille comme toi.

— Ben quoi, c’est vrai.

— Mettons que j’trouve ça rough, vieillir. Pas toi ?

— Dude, you got it easy. Pour un gars, c’est sexy, les rides, les cheveux blancs…

— Ouin, ça c’est si y te reste des cheveux.

Je remarque qu’il porte encore une tuque.

— Ça te gosse vraiment, la calvitie ? J’sais pas, c’est normal…

— Ça me tue, sérieux. J’suis sur le bord d’investir dans une greffe !

— Vraiment ?

— Non. J’sais pas. Si ça empire, peut- être.

Je suis mal à l’aise et je sais pas trop quoi répon dre. Je réagis comme je sais si bien le faire dans ces situations- là : je vire ça sexu.

— Tsé que c’est lié à un trop- plein de testostérone. Pis tu sais à quoi c’est bon, aussi, la testostérone ?

Je le regarde, l’air coquin. Ç’a l’air de faire son effet. Son regard change pendant qu’il lèche le bord du papier à rouler qu’il a entre les mains. Ses yeux s’allument. C’est fou comment il peut rien cacher à personne, cet homme. Il est transparent. Ou très bon menteur, je sais pas. Il range la boîte de bonbons surs qui contient son kit à rouler dans le tiroir de la table du salon, coince le joint entre ses lèvres, l’allume et en tire une grande bouffée. Il me regarde intensément, toujours les yeux en feu. Je mouille instantanément, avant même qu’il m’ait touchée.

— Si tu continues de même, j’vais penser que c’est juste ça que tu veux de moi.

— Ça pis ton riz frit, of course.

Il me passe le joint, je tire quelques puffs et la seconde où je le dépose dans le cendrier posé sur la table, il m’empoigne les cheveux et m’embrasse. Mon plaisir est décuplé par la fumée qui engourdit mes neurones et c’est bon au possible. On se retrouve rapidement nus, enlacés sur le sofa. Assise par- dessus lui, j’essaie de l’introduire en moi, mais il m’arrête.

— Mais là, on devrait pas mettre un condom ?

— Mmm si tu veux, mais le mal est déjà fait. Non ?

— Tu prends la pilule ?

— Non, mais j’ai un stérilet.

— S’cuse, ça me stresse. Une seconde, j’vais aller en chercher un.

Je me tasse, il se lève. Je l’attends couchée sur le dos comme un poulet déplumé, la lumière crue inondant son sofa gris. Il revient rapidement, nu comme un ver, un condom dans les mains.

— Peux- tu, genre, mettre un peu d’ambiance ?

— Ah, oui, scuse.

Il allume la lampe de table au bout du sofa et ferme la lumière. Il s’installe au- dessus de moi et, pour nous remettre dans le mood tous les deux, je me relève à moitié et commence à le sucer. Tranquillement, au départ, puis de plus en plus fermement. Il gémit de plaisir. Après quelques secondes, il m’arrête, déballe le condom avec ses dents, l’enfile d’un geste, me repousse et me pénètre sans plus de question. Je suis plus tout à fait lubrifiée, alors ça fait un peu mal, mais mon corps comprend rapidement la patente et ça devient l’fun.

Le disque d’un artiste que je connais pas qui jouait s’arrête, mais il semble pas le remarquer. Son va- et- vient se fait de plus en plus rapide. Il m’embrasse fort, je gémis quand il mord ma lèvre inférieure. Je commence à me toucher, question d’atteindre l’orgasme, moi aussi. J’y mets de l’huile de coude, considérant que je suis pas mal certaine qu’il est à quelques back and forth de jouir. Le fait que je touche mon clitoris avec autant d’ardeur semble l’exciter ben gros. Ah ouais, touche- toi, touche- toi comme ça, laisse- moi voir. Il tasse mon bras pour avoir une meilleure vue sur mes doigts qui s’agitent, sans se rendre compte que ça défait toute mon affaire et que ça m’empêche de me masturber comme il faut. Avant que j’aie pu lui dire de se pousser, il vient en lâchant un son guttural et s’écrase sur moi, me tordant le poignet du même coup.

— Aouch !

— Oh, s’cuse- moi.

J’attends qu’il propose de m’aider à finir, quelque chose. Après tout, je sais qu’il a les moyens pour moyenner. Mais rien. Il fait le mort.

— Eille, j’suis brûlé, moi. J’vais aller prendre une douche. Dors- tu ici ?

— Euh, j’sais pas, veux- tu que j’dorme ici ?