La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 51 sur 57

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La bouche pleine

Mardi 13 décembre - 14 h 22, à l’épicerie du village de Saint-Denis.

Note dans mon téléphone :

Tu m’as pénétrée

sans filtre,

mais je sais pas encore

comment tu prends ton café.

On va- tu bruncher

un moment donné ?

 

Mardi 13 décembre

14 h 22, à l’épicerie du village de Saint- Denis.

 

J’ai fait la route en chantant à tue- tête des vieilles tounes de Laurence Jalbert pour tenter de faire passer mon mauvais coton. Ça me fait penser aux heures passées à hurler des hits quétaines avec Ju sur le siège passager. Le cœur me pince.

Je sors ma liste. Évidemment, j’ai fait une liste. Je veux être certaine de rien oublier. De l’eau, du papier de toilette, une brosse à dents, d’un coup qu’il a oublié la sienne, mais aussi beaucoup de vin – deux bouteilles de blanc, deux bouteilles de rouge – et, pour notre souper à deux, de quoi préparer un tartare de bœuf et une salade de betteraves jaunes. Au dessert, du chocolat noir. Je voulais faire une fondue, mais m’semble que ça fait too much. J’achète aussi un sac de bois pour faire un feu, dehors. Y a pas encore beaucoup de neige au sol, mais ça reste romantique quand même de se coller près d’un feu pour se réchauffer, en regardant les étoiles – qu’on voit d’ici, et pas de Rosemont. J’oublie pas les guimauves, et de quoi faire des bloody caesar, juste pour moi, cet après- midi.

Un tas de treats.

157,67 $

Merci.

Je prends ensuite la 249, direction le chalet. Mon vieux bazou rushe dans les côtes et je l’encourage. Vas- y, buddy ! Je connais aucunement le nom des rues. Au fil du temps, j’ai trouvé des repères : impossible de me tromper. Tour ne à gauche au gros arbre, puis à droite au chalet laid, puis encore à droite à la maison pleine de mangeoires à colibris, puis à gauche, là où la route devient en garnotte. Rendue là, je me détache et je roule lentement, pour apprécier la vue du bord de l’eau entre les arbres et les quelques maisonnettes éparses, et pour éviter les gigantesques nids de poule, qui pourraient bien signer l’arrêt de mort de ma Focus 2001.

Je sens mon char chambranler curieusement. Ça doit être le chemin de terre. J’augmente le son de ma musique, et Julie Masse chante que c’est zéro un peu plus fort dans mes oreilles, mais ça suffit pas à masquer mon problème technique. Fuck. J’arrête l’auto sur le bord du chemin et je sors pour faire le point sur la situation. Ça me prend pas un DEP en mécanique pour comprendre que j’ai un pneu crevé, pis sur un temps à part de ça.

Premier réflexe : j’appelle Louise. Elle répond après quelques sonneries.

— Allô ?

— Mom ! J’ai un pneu crevé ! J’fais quoi ?

— T’es où là ? T’es- tu correcte ?

— Ben oui, j’suis correcte, Louise. C’est juste un pneu. J’arrive au chalet.

— Qu’est- ce tu fais au chalet en pleine semaine ?

— On peut- tu s’en parler après ? Là, j’suis pognée ici pis y va faire noir dans une heure.

— T’as pu’ CAA ?

— Non.

— Comment ça ? Tu t’es désabonnée ?

— Oui. Mom ! Focus. Je l’ai pu’, okay ?

— Euuuuuh, okay. Y a un garage au village, ça s’appelle Garage Marcel Tétreault. Pognes- tu Internet ?

— Oui, j’pense.

— Bon ben google- le. Dis- lui, au pire, que t’es ma fille.

— J’vais- tu avoir le traitement VIP ?

— Niaiseuse. Grouille- toi, là, j’aime pas ça te savoir toute seule sur le bord de la route. Pis rappelle- moi quand t’as des nouvelles !

Je raccroche et je google tout de suite le garage, que je trouve en deux clics. J’appelle sans perdre une seconde.

— Moui ?

— Allô, c’est bien le garage ?

— Oui, c’est ça.

— Okay, j’ai besoin d’aide. Je suis à Saint- Denis et j’ai une crevaison…

— Vous êtes où, exactement, là, madame ?

— Euuuuuuuh.

J’imagine que la rue en garnotte sur le bord du lac, ça leur dit pas grand-‐ chose.

— J’connais pas exactement le nom de la rue, mais c’est en direction de la rue Benoît, quand t’arrives de la 249. J’m’en allais au chalet de ma mère, Louise. J’suis presque arrivée.

— Ah, ben oui, Louise ! C’est beau, j’sais t’es où. Mais là, mon gars est parti sur un dépannage, on sera pas là avant un bon quarante- cinq minutes. T’es- tu correcte avec ça ?

— Oui. J’vais patienter. J’ai pas ben l’choix, hen.

— Parfait, bouge pas.

Je raccroche et je cherche comment perdre mon temps pendant que j’attends mes sauveurs. J’ai presque pu’ de batteries dans mon cell, j’suis ben trop stressée pour faire une sieste, j’peux même pas texter Julianne pour lui raconter cette esti d’affaire-là. J’décide d’écrire à Pete. Ça va me désennuyer, c’est déjà ça.

Devine qui vient de pogner

un flat on her way to le chalet ?

J’attends quelques minutes, puis je vois qu’il l’a lu sans me répondre. Bon, okay. Merci pour la solidarité. Visiblement, cette semaine, la vie trouve tous les moyens possibles pour me faire chier. J’haïs toute.

Je retourne m’installer sur le siège conducteur, que je descends complètement question de contempler le plafond de mon bazou et ma misère, du même coup, pour les quarante quelques minutes à venir. J’écris un statut Facebook, pour recevoir un peu d’empathie et de support. Ça marche pas full : je récolte une couple de likes, sans plus. J’ai froid et je grelotte, mais j’ose pas ouvrir le chauffage de peur de mourir asphyxiée par le carbone ou quelque chose. J’ai entendu des histoires d’horreur pis je sais pu’ ce qui est vrai ou pas. Je pense à la dernière fois où j’ai eu une crevaison, en m’en allant au cégep, un matin de printemps. J’avais appelé mon père, qui avait quitté le bureau en quatrième vitesse pour venir m’aider à remettre ma vieille Tercel en marche. Je me souviens qu’on était allés luncher, après, et qu’on avait mangé un club sandwich dans une cantine cheap. On avait jasé, mais je me souviens pu’ trop de quoi. Je devais être préoccupée par quelque chose de niaiseux, genre mon crush dans mon cours d’après- midi. Avoir su que ces moments- là étaient comptés, j’en aurais profité plus. Pis j’aurais aussi demandé à mon père de me montrer comment changer un pneu, tant qu’à faire. Ça me pince le cœur, de penser à ces affaires- là. Surtout maintenant, pognée toute seule sur le bord de la route. Je range mes souvenirs dans un coin de mon cerveau et j’essaie de me changer les idées. Il fait déjà presque noir et la forêt qui m’entoure me hérisse l’échine. J’essaie de pas laisser mon imagination s’emballer. C’est juste des arbres, c’est juste des arbres, c’est juste des arbres. Je me mets sur les quatre flashers et j’attends. Inspire, expire.

Après ce qui me semble dix mille ans, je finis par apercevoir des phares au loin. Le pick- up s’arrête à ma hauteur et en sort un colosse de région, avec une casquette de trucker et un manteau d’hiver bleu marine taché d’huile. Il fait noir comme dans le cul d’un ours et je me sens moyen à l’aise. J’essaie de me calmer. Come on, le monsieur est là pour t’aider. Toute va ben été.

— Allô, madame ! C’est vous qui avez besoin d’aide pour changer un pneu ?

Perspicace.

— Oui, c’est ça. J’sais que j’ai un pneu de secours, mais j’suis pas capable de le changer toute seule.

Il prend le temps de faire le tour de mon véhicule – on pourra pas dire qu’il est pas minutieux dans son travail – et finit par jeter un œil à mon pneu défectueux. Il l’inspecte pendant de longues minutes. Je sais pas où me mettre, alors j’attends la fesse accotée sur le capot gelé, cellulaire à 7 % de batterie en main.

— Ouin ben là, ma p’tite madame, vous avez roulé combien de temps sur ce pneu crevé là ?

— Euh, j’sais pas. La seconde que j’m’en suis rendu compte, j’me suis arrêtée pis j’vous ai appelé.

— C’est parce que là, il a eu le temps de fondre autour de votre roue, pis de geler là ben dur. Y a rien que j’puisse faire pour l’instant, dans ’rue de même, à part appeler le towing.

— Euh, okay. Mais comment j’vais me rendre chez nous ? Vous allez me prêter une auto ?

Il s’esclaffe.

— Ben non, on a juste un char de courtoisie pis il est déjà prêté. J’vais aller te porter, moi. C’est- tu ben loin ?

Esti que j’ai pas envie d’embarquer dans son truck. D’un coup que, pis toute.

— Euh, nonon. C’est genre cinq minutes en auto, peut- être. Sur la rue Benoît.

— Bon ben, embarque, ça va te réchauffer. La remorqueuse sera pas là avant une bonne demi- heure de toute façon.

— J’ai des affaires, dans l’auto…

— Paqu’te ça dans le coffre !

Je fais deux voyages de stock, j’agrippe ma sacoche et je me dirige à contrecœur vers le pick- up blanc. J’embar que, le cellulaire bien serré dans ma paume. Mon sauveur s’assoit côté conducteur et passe un coup de fil au remorqueur. J’attends qu’il ait raccroché pour appeler Louise. Je veux que quelqu’un sache où je suis, avec qui, et où je m’en vais. Je prends pas de chances : better safe than sorry.

— Allô, maman ? Oui, le monsieur du garage du village est là, là. Il faut faire remorquer l’auto, mais il va venir me reconduire jusqu’au chalet. J’t’appelle quand j’suis rendue, dans une dizaine de minutes, okay ? Oui, j’sais que ça m’aurait rien coûté avec CAA. Okay, bye.

Je respire un peu mieux, mais j’essaie de pas trop le faire, parce que l’habitacle du truck sent un mélan ge de cigarettes, de sueur, de vieux hot-‐ dogs et de gom me balloune, la chic odeur du petit sapin accroché sur le rétroviseur.

— Bon, rue Benoît, c’est ça ?

— Oui ! Merci, hen, de venir me porter.

— C’est ben normal. Une belle fille de même, tu laisses pas ça toute seule sur le bord de la route !

Il rit gras. Je ris jaune.

— T’en a de la bouffe, pour une fille qui s’en va toute seule au chalet !

— Ah, j’suis pas toute seule. Mon chum s’en vient me rejoindre.

— Aaaaah ! Ça en faisait du vin, juste pour toi. Quoi que, c’est pas moi qui juge, hen !

Il glousse encore. Un vrai petit humoriste. Je fais la conversation pour amoindrir mon malaise.

— Connais- tu ma mère, Louise ? C’est à elle, le chalet !

— Ah ben oui, t’es la fille à Louise ! On la voit pu’ ben ben, elle, de ce temps- ci.

— Elle s’est fait un chum et ils sont souvent à son chalet à lui, à Morin-‐ Heights.

— Ah moi, le Nord, c’est pas pour moi. Ben trop de mouches !

Il me vante les mérites de l’Estrie durant quelques minutes. J’acquiesce et je lâche une couple de ah, ben oui, hen une fois de temps en temps. On arrive finalement dans l’entrée en terre battue du chalet.

— Bon, faque donne- moi ton numéro de téléphone. Marcel va t’arranger ça, ton pneu, pis tu vas pouvoir venir chercher ça demain après- midi.