La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 19 sur 57

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La bouche pleine

Samedi 3 décembre - 23 h 57, dans la petite cour de chez Julianne.

Alors que je réalise qu’il me niaise comme y faut, je prends mon air le plus sérieux.

— Ah, c’est une drôle de coïncidence… Ma mère vient juste de mourir, moi aussi…

Son visage se décompose.

— Oh, my god ! J’m’excuse, j’disais de la marde, j’voulais pas…

Je lui réponds par un grand sourire de coquine. Il catche et rit fort. Je lui emboîte le pas. Il a un rire franc, grave, et de grands yeux verts expressifs. Je le trouve tout de suite sympathique.

— Bon, bon, fini le niaisage. Je t’offrirais ben un verre, mais tu sembles avoir pris ça en mains.

— J’suis une femme indépendante.

— J’vois ça. Veux- tu fumer un joint, d’abord ?

 

Samedi 3 décembre

23 h 57, dans la petite cour de chez Julianne.

 

— J’te crois pas !

— J’te jure ! Si j’ai pas vu Céline en show cinq fois, j’l’ai pas vue une fois. C’est ma girl !

Je m’esclaffe. Pierre- Étienne, ou Pete, le grand gars à qui j’ai volé de l’alcool sans gêne, m’explique sa passion invétérée pour la reine de la pop québécoise, entre deux puffs de son gros joint. Je sais à peu près rien de lui : c’est un ami de cégep du musicien, il connaît peu Julianne, il conduit un pick- up et travaille comme gérant d’une salle de spectacles. J’ai le cerveau mêlé et j’ai froid, mais, assise dans le petit jardin éclairé par des guirlandes de lumières de Noël, j’ai du fun.

On est installés sur deux petits bancs en métal, et nos genoux se touchent depuis un bon moment. Ça commence à me donner chaud, même s’il fait sous zéro. Il a une beauté un peu particulière, mais un magnétisme fou. Je le trouve charmant et, surtout, ça me fait quel qu’un à qui jaser pendant que Julianne est occupée à papillonner parmi ses invités.