La bouche pleine
Dimanche 11 décembre - 12 h 20, dans mon lit, la bouche pâteuse.
J’attends, assise sur la toilette, qu’elle me réponde. Je sais qu’elle laisse toujours son téléphone ouvert, la nuit. Soudain, un mot apparaît sous mon message : seen. Elle l’a lu. Elle doit être sur le point de m’écrire.
Je patiente.
Rien.
Rien.
Toujours rien.
Je réitère.
Ju ? T’es- tu frue ? Réponds- moi !
J’suis inquiète aussi.
Quelques secondes passent. Seen, again. Toujours pas de réponse.
J’attends encore un petit peu, au cas où, mais je reçois aucun signe de vie. Elle est peut- être full endormie ? très soûle ? Ou elle veut me rendre la monnaie de ma pièce ? Ou elle est dans le trouble ?
J’essaie de l’appeler une couple de fois, sans succès.
Je retourne dans mon lit en me sentant petite en sacrament dans mes shorts. Quelle fin de soirée – ou début de journée, là, je sais pu’ – de marde. Je me rendors difficilement, le cœur gros et la tête pleine de what if.
Dimanche 11 décembre
12 h 20, dans mon lit, la bouche pâteuse.
Je me réveille avec un mal de cœur de cocktails sucrés et une angoisse qui me reprend la seconde où j’ouvre les yeux. Un pincement de solitude, aussi, quand je pense à Pierre- Étienne qui claque la porte au milieu de la nuit.
Je regarde mon cell et j’ai toujours pas de nouvelles de Julianne. Okay, bon, elle doit être frue. Je comprends : ma petite escapade a dû lui péter sa soirée. Va falloir que je trouve un moyen de me faire pardonner. À cette heure- là, elle doit encore être chez elle, probablement endormie. Je décide de drop by pour lui montrer ma bonne foi. Elle aura pas le choix de me parler si je débarque avec deux cafés.
Je prends une douche rapide, me fais une toque sur le dessus de la tête, enfile des leggings, un vieux pull, un manteau de laine et des lunettes de soleil pour cacher mes cernes, et me mets en route vers chez elle. C’est à vingt minutes à pied.
Je fais un arrêt au nouveau café troisième vague qui vient d’ouvrir sur De Lorimier. Ils vendent des vinyles, ast’heure. Un barbu roux avec un chandail de baseball et de grandes lunettes rondes semble subjugué par ma commande de deux cafés filtres.
— On a pas ça, ici.
— De quoi, vous avez pas de café ?
— Oui, mais pas filtre. Tu veux des americano ?
— Euh, sure.
Deux espressos allongés d’eau chaude to go.
8,00 $
Merci.
L’air froid me fait du bien, il fait soleil, le café est bon. J’essaie de marcher vite pour qu’il refroidisse pas trop. J’arrive devant la porte de l’appartement de mon amie, dans une petite cour intérieure d’un building en briques brunes, rue Beaubien. Je cogne, quand même énervée. J’haïs ça, la confrontation.
Pas de réponse.
Je cogne à nouveau, tout en l’appelant sur son cell. J’attends quelques secondes et je sens du mouvement. Je l’entends sacrer après son chat. Tasse- toé, Céline Galipeau ! Puis, finalement, elle ouvre la porte. Elle est cernée, a les yeux vitreux, les lèvres bouffies, les paupières encore tachées de son maquillage de la veille. Elle a l’air de la chienne à Jacques et, accessoirement, d’être vraiment peu contente de me voir.
— Ju ! Allô, s’cuse- moi, j’voulais pas te réveiller. C’est juste que tu répondais pas, j’étais inquiète… Tiens, j’t’ai apporté un café !
Je lui tends la tasse en carton encore chaude. Dans le cadre de la porte, en bobettes et en vieux t- shirt, elle esquisse même pas un geste pour la prendre.
— Tu me niaises- tu ?
— Come on, Ju ! J’suis vraiment désolée ! T’as genre 100 % le droit d’être fâchée, j’le sais que j’ai gâché ta soirée, c’est juste que ça faisait longtemps que j’attendais que Pete se déniaise…
Elle pousse un petit rire sarcastique, et passe sa main dans son visage, découragée.
— Quoi ? Qu’est- ce qu’y a ?
— Faut toujours que toute tourne autour de toi, on l’sait ben…
— Hen ?
— Check, j’ai pas envie de parler. J’vais juste aller m’recoucher.
— Julianne ! Come on ! C’est un oubli, j’te jure. Franche ment, j’t’aurais pas inquiétée de même pour rien.
— J’étais pas inquiète, man.
— Ben là, j’ai vu tes messages, t’avais quand même l’air un brin inqui…
— Comme j’te dis : toute tourne pas toujours autour de toi.
Elle a la gorge serrée. De colère, d’émotion, je sais pas.
— J’comprends pas, là…
— Tu comprendrais peut- être si tu ditchais pas tes amis la seconde qu’y a un gars qui te donne deux cennes d’attention.
— Dude, c’est pas fair.
— Attends, moi, j’suis pas fair ? Tu te rends- tu compte que tout ce qui sort de ta bouche, depuis les deux dernières semaines, a rapport avec Pierre- Étienne ? Ou ben avec ta nouvelle job, quand on est chanceux pis qu’y te passe une bulle au cerveau ? Mais tsé quoi : pendant que t’obsèdes sur ta vie donnnnnc beeeen difficile, y a d’autres choses qui se passent dans l’univers.
— Ju, aide- moi, là, parce que j’comprends pas d’où ça sort, tout ça…
— Ça sort de la même câlisse de place qu’à chaque fois qui se passe de quoi dans ta vie : t’oublies tout le reste. Tout le monde. Pis attention, si c’est un gars qui mesure en haut de six pieds deux qui t’occupe la tête, là t’es basically braindead, esti.
— Okay, t’es pas parlable.
— Par- don ?
— Qu’est- ce que j’ai manqué, là ? Ta girl t’a laissée ? T’as pas frenché hier à cause de moi pis ça te fait chier ?
— Ouais, ouais. C’est ça. Appelez- moi Camille ! Tout ce qui compte dans ma vie, c’est le monde que j’frenche. J’suis le personnage principal de l’histoire de la terre entière, câlisse.
Le ton commence à monter, et j’ai peur que ses voisins nous entendent.
— Okay, là, on peut- tu se calmer ? Pis laisse- moi donc entrer, on fera pas une scène devant tout le monde, quand même.
— Non, check, c’est beau. J’ai dit ce que j’avais à dire.
— Ju, please. D’où est- ce que ça sort tout ça, sacrament ?
— Tu veux vraiment le savoir ? Ça m’étonne que quelque chose d’autre que ton propre nombril t’intéresse, mais fine. Hier, j’ai croisé Steve au bar. Cool, hen ?
Ça me prend une seconde, dans ma tête, pour replacer Steve. Steve. Steve ? Steve ! Le gros esti de crisse de l’autre fois, celui qui lui a fait peur, celui qui lui a fait mal. Je m’en veux déjà de pas avoir allumé tout de suite.
— Oh… Il était au bar avec ses amis ?
— J’en ai aucune idée. Il m’a spottée pis il m’a pognée dans les toilettes, ben soûl. Pis, of course, il s’est essayé. J’ai eu la chienne.
Des larmes pleines d’eye- liner coulent sur ses joues. Je sais que ça la fait chier, brailler devant le monde, faque j’imagine qu’elle a vraiment eu un bad time. Je sais pas comment réagir. J’essaie de la prendre dans mes bras, elle m’arrête.