La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 33 sur 57

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La bouche pleine

Jeudi 8 décembre - 22 h 45, dans un bar à vin trendy de la Petite-Bourgogne.

Chin chin, esti.

 

Jeudi 8 décembre

22 h 45, dans un bar à vin trendy

de la Petite- Bourgogne.

 

Après deux bonnes heures de on a assez parlé de business parle- moi donc de toi, on quitte enfin le resto. Ça tombe bien, j’avais franchement pu’ rien à lui raconter, et il commençait à être un peu sentimental. Très peu pour moi, tes histoires de divorce, mon loup. Il passe régler à la caisse et j’estime que son petit spectacle de show- off lui a sûrement coûté pas loin de six cents piasses. Il doit mettre ça sur la carte de la compagnie, je peux pas croire. Je me sens presque mal, mais je me rappelle que moi, j’aurais été satisfaite même avec un verre de vin pis deux- trois olives.

On sort dans la froidure de décembre, soûls. On a bu trois bouteilles, en tout et partout, et gaspillé assez de bouffe pour nourrir une famille de quatre.

— T’habites dans quel coin, toi ?

— Rosemont, sur De Lorimier.

— Veux- tu que j’te raccompagne ? J’suis stationné juste en face.

Il me pointe un gros VUS noir. J’ai pas envie qu’il me lifte ; l’intimité d’un habitacle me tente pas, pis, de toute façon, il est ben trop guerlot pour conduire, selon mes standards. Je prends pas de chance : better safe than sorry.

— Ah, c’est gentil de le proposer, mais, en fait, j’m’en vais dormir chez mon chum. Il habite tout près !

Merci once again, mon amour imaginaire.

— T’as un chum ? Tu l’as pas mentionné de la soirée. T’es une p’tite cachottière, toi.

Est- ce que je suis censée déclarer mon statut amoureux dans un entretien d’embauche ? Est- ce qu’il aurait dépensé autant d’argent sur mon cas s’il avait su qu’un autre mâle avait déjà planté son drapeau dans ma noune ? Est- ce qu’il espérait que la soirée finisse autrement ? Est- ce qu’il faudrait que la soirée finisse autrement ?

— J’suis discrète, sur ces affaires- là.

— Tu vas y aller à pied ?

— Oui, c’est à deux minutes, vraiment…

— J’t’accompagne, alors. Une belle fille comme ça, toute seule, la nuit, on niaise pas avec ça !

Fuck, fuck, fuck !

— Ben non, pas besoin. C’est vraiment à deux mi…

— J’insiste.

Je panique. Mon cerveau mariné dans le vin bio dynamique essaie de trouver comment me dépogner de ma menterie. Pense, ma chum, pense !

Shanie ! Shanie, mon amie d’université, habite à deux minutes d’ici.

— J’vais juste texter mon chum, pour lui dire que j’m’en viens.

Yo, Shan ! Es- tu chez vous ?

Si j’sonne dans deux minutes, peux- tu me laisser entrer sans dire un mot, svp ? J’t’expliquerai.

Elle répond presque aussitôt. Thank god pour la dépendance des milléniaux à leurs téléphones.

Ben oui, of course.

Mon doux, es- tu correcte ?

Bernard me raccompagne jusqu’à la porte du vieux building en briques rouges de la rue Workman en me parlant du voyage dans le Sud qu’il prépare avec ses enfants. Déjà pu’ capable de l’hiver ! J’appuie sur la sonnette et Shanie déverrouille la porte en appuyant sur le buzzer. Mon futur boss me laisse au pas, en me donnant deux becs sur les joues.

— Tu diras bonsoir à ton chum, là. C’est quoi son p’tit nom, déjà ?

— C’est Pierre- Étienne.