La bouche pleine
Jeudi 8 décembre - 10 h 45, dans une salle de conférences des bureaux de GDC.
Je suis fière de ma shot. Ça lui apprendra à me faire attendre, à m’oublier. Nobody puts Camille in the corner, kin toé. J’attends qu’il me propose quelque chose d’autre, mais mon téléphone reste silencieux. J’ai un petit pincement au cœur : ben câline, il devait pas vouloir me voir tant que ça. J’essaie de penser à autre chose. J’ouvre mon courriel et je réponds à l’invitation de Ber nard. Demain, dix- neuf heures, au nouveau bar à vin hip de la Petite- Bourgogne. Je veux l’essayer, et c’est trop cher pour mes pauvres moyens. Une pierre, deux coups, comme on dit.
Je sors de l’eau, grelottante. Je m’emmitoufle dans ma vieille robe de chambre en ratine jaunie et me glisse sous mes draps. J’ouvre YouPorn et je me masturbe rapidement sur une vidéo intitulée young women with big tits sleep with old boss for money. J’atteins l’orgasme en quelques minutes et j’efface tout de suite mon historique, mi- honteuse, mi- anxieuse.
L’humain est une créature complexe.
Jeudi 8 décembre
10 h 45, dans une salle de conférences des bureaux de GDC.
J’ai mis une tenue de nonne, pratiquement : une lon gue jupe noire, des collants opaques et une laine à grosses mailles vert forêt. Et pas de rouge sur mes lèvres, cette fois. Pas question que monsieur Big Shot prenne notre rencontre professionnelle pour autre chose que ce qu’elle est. J’explique ma théorie à Julianne, qui s’empresse de me rabrouer.
— Tsé que c’est pas parce que tu caches ton décolleté que ça va l’empêcher de s’essayer, si c’est ça qu’il veut, hen ? C’est pas comme si t’avais changé de face, depuis la dernière fois que vous vous êtes vus.
— Tu me cruises- tu, ma maudite ?
Assises côte à côte à la table de la plus grande salle de conférences de chez GDC avec les membres de notre département, on attend l’arrivée du grand boss, qui veut sûrement nous jaser de productivité, de motivation, de budget. C’est toujours bien agréable de se faire dire de mettre les bouchées doubles par un monsieur qui fait quarante- deux fois nos salaires annuels combinés, minimum.
— Parlant de ça, regarde ma date de ce soir, moi.
Elle me montre la photo d’une grande brune aux cheveux longs, avec des yeux bleu clair. Elle ressemble à une jeune Angelina Jolie. Le genre de fille stylée comme une mannequin, même habillée de guénilles XL du Village des Valeurs.
— Saint- sacre, est donc ben belle ! Pourquoi j’aime pas les vulves, moi aussi ?
— T’es pognée avec les sugar dads pis les futurs chauves qui bandent pas.
— J’fais tellement pitié.
— Mets- en.
Notre patron coupe court à notre conversation en entrant nonchalamment dans la pièce avec plus de trente minutes de retard, sa jeune assistante sur ses talons. Full productif, ça, buddy.
Le marché est difficile, les actionnaires s’inquiètent. Il nous parle de potentielles coupures. Faut ce qu’y faut pour rester concurrentiel !
Je l’haïs.
Je sens mon téléphone vibrer entre mes cuisses. Je regarde furtivement mon nouveau message sous la table : c’est Pete. J’ai soudainement chaud. Il m’invite à aller monter le mont Royal, samedi matin. Je pousse Ju du coude, et je lui montre mon écran. Elle sourit à grandes dents et me mime un YEAH, les deux pouces levés sous la table.
— J’vous dérange, les gurdas ?
Tous les yeux se posent sur nous. On reprend aussitôt un air sérieux et on agrippe nos crayons, prêtes à prendre des notes dans nos calepins, comme des employées modèles.
Je l’haïs encore plus.
Sur un coin de sa page blanche, Ju gribouille une caricature bâclée du boss, les sourcils froncés, sous laquelle elle inscrit chu pô content. Je retiens mon fou rire en essayant de me concentrer sur la question insignifiante d’un des vendeurs.