La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 56 sur 57

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La bouche pleine

Jeudi 15 décembre - 18 h 21, endormie sur la véranda, au chalet.

Je reviens vite à la raison : mes plans de globe- trotter vont devoir attendre que j’aie plus que douze piasses dans mon compte de banque. Reste que penser à toute crisser là sans me retourner m’a apaisé le mal- être deux secondes. Mes yeux sont lourds et je finis par m’assoupir, roulée en boule sur la chaise en tissu qui sent l’humidité et le feu de camp.

 

Jeudi 15 décembre

18 h 21, endormie sur la véranda, au chalet.

 

Un fort coup de klaxon me sort de ma torpeur d’un coup sec. Le gars du garage est arrivé. J’enfile à nouveau la grosse doudoune de Louise et mes bottes, agrippe ma sacoche et sors le rejoindre. C’est pas Marcel au volant finalement, c’est Sébas, le gars qui m’a dépannée. J’entre dans le truck, encore mêlée, dans les vapes de ma sieste.

— Allô Camille ! Marcel avait trop de job, y m’a demandé de passer te chercher.

— Merci, c’est gentil.

— Ah, c’est rien pantoute. Ton chum est resté pogné en ville ?

— Oui, c’est ça. Il pouvait pas venir, finalement.

— Ouin, c’est dommage, ça, pour ton chum. T’avais une belle soirée de préparée, apparemment, avec toute le vin que t’avais acheté. J’espère que t’as pas bu ça toute seule !

Il rit encore de son rire gras qui, cette fois, m’écœure encore plus. J’ai le motton.

— Ben non. Ben non.

— Un flat, un chum qui se pointe pas. C’est pas ta semaine, toi, hen !

J’essaie de keep a straight face, mais je sens que ma détresse transparaît et que je vais exploser si je dis un mot de plus. Je regarde par la fenêtre, en me concentrant pour ne pas pleurer. Pas là, pas maintenant, retiens- toi, grosse gnochonne. Tu brailles jamais, pis faut que l’envie te pogne dans le pick- up de job d’un gars de région ?

Il doit avoir une intelligence émotionnelle plus aiguisée que je pensais, Sébas, parce qu’il me crisse patience. Il dit pu’ un mot jusqu’à ce qu’on arrive au garage, une couple de minutes plus tard. Je le remercie à demi- mot et entre dans le local qui sent l’huile à moteur, le caoutchouc et le métal, en faisant sonner une cloche accrochée au- dessus de la porte. Derrière le comptoir, un vieux monsieur costaud d’une soixantaine d’années au visage bonhomme s’active. Je déduis que ça doit être Marcel. Il m’aperçoit, et son visage s’illumine.

— Ah, toi, Camille, c’est ça ? On t’attendait pu’ !

— Oui, j’suis désolée, hen, j’voulais pas vous faire perdre de temps.

— Ben non, fais- toi- z- en pas avec ça, ma pitoune. Bon, attends, j’vais aller chercher ta clef.

Son énergie est calme, bienveillante et me réchauffe le dedans comme une gorgée de whisky. Y m’semble solide, comme un papa protecteur qui dit pas grand- chose, mais qui prend soin de toi en arrangeant ton char, en venant poser tes rideaux dans ton nouvel appart’ pis en te donnant une bine sur l’épaule pour te remonter le moral, quand tu feel moyen, au lieu d’une caresse, parce qu’il a jamais appris à montrer ses émotions, mais qu’il t’aime et qu’il veut que tu le saches. Ça m’émeut, ce qui aide pas ma gorge déjà bien serrée.

Il revient avec ma clef et quelques feuilles de papier. Il enfile les lunettes de lecture suspendues à son cou d’une main.

— Bon, bon, bon. Faque ton pneu était vraiment trop pogné après ta roue, y a fallu qu’on change la patente au complet. Mais tsé, t’as un bazou, j’voulais pas que ça te coûte cher – déjà qu’y avait le remorquage – faque j’suis allé chercher ce qu’y fallait dans la ferraille, pis j’t’ai arrangé ça à ’bonne franquette !

Il me fait un clin d’œil complice en souriant, gentil, et c’en est trop pour mon cœur amoché, pour mon cerveau imbibé, pour l’enclume que j’ai dans l’œsophage.

Les coudes appuyés sur le comptoir bleu royal collant, je craque. Je m’écroule, le menton presque appuyé sur la poitrine, les épaules qui tressautent. De mes yeux coulent les chutes Niagara, impossibles à contenir. Je pleure sans bruit. Je pleure tout ce que j’ai dans le corps. Je pleure ma semaine de marde. Je pleure mon pu- de- job. Je pleure mon angoisse, ma bête noire qui prend toute la place. Je pleure la peur qui m’accompagne partout. Je pleure l’alcool que j’ingère pour la calmer. Je pleure Julianne. Je pleure ma tête toujours trop remplie, qui me fait négliger le monde que j’aime. Je pleure Pete, ou ce qu’il représente. Je pleure tous les tatas avant lui qui m’ont égratigné le cœur jusqu’à ce qu’il soit pu’ reconnaissable. Je pleure l’espoir de trouver quelqu’un qui me toucherait pour me faire du bien, à moi, pis qui me trouverait plus que juste belle. Je pleure ma mère, qui veut, mais qui comprend pas. Je pleure mon père qui peut pu’ me donner une bine pour me dire qu’il m’aime. Je pleure ma vie de jeune adulte qui s’enligne pas pantoute dans la bonne direction. Je pleure ma tristesse de sans- cœur, mon mal- être d’égoïste, ma détresse qui sonne faux.

Je m’effondre comme un château de cartes dans la petite salle vitrée aux murs jaunis par le temps, au calendrier de femmes en bobettes en background. Mes larmes glissent sur mes joues et tout le long de mon cou. J’essaie de les essuyer au fur et à mesure, mais ça change pas grand- chose. Je morve et je lève la tête à la recherche d’un kleenex, le regard flou. C’est seulement à ce moment que Marcel, qui avait les yeux rivés sur son écran, semble remarquer mon désarroi inopiné. Il dépose sa paperasse et retire ses lunettes, l’air surpris, mais inquiet. Il me tend une boîte de mouchoirs écrabouillée qui traîne derrière son dinosaure d’ordinateur et s’approche de moi par- dessus le comptoir en abaissant son visage à mon niveau, comme pour consoler un enfant.

— Ben voyons, ma belle Camille, pleure pas de même ! J’te jure, ça te coûtera presque rien, on t’a fait ça cheap. Une centaine de piasses, dans le pire des cas !

Je réponds en hoquetant.

— Oui, oui. Désolée. C’est vraiment gentil.

Il pose pas de question et tente de dissimuler son air soucieux par un demi- sourire. Il imprime ma facture, met doucement ma clef dans ma main pendant que j’essaie de sécher mes pleurs sans succès, et m’indique où retrouver mon bazou avec une voix douce, rassurante, comme s’il avait peur de me briser davantage s’il me prenait pas avec des pincettes. Il a peut- être raison, je sais même pu’ moi- même ce qui est susceptible de me faire chavirer. Je sors ma carte Visa en tentant de garder mon sang froid, mais les flots continuent de se déverser sans que je puisse y changer quoi que ce soit, indépendamment de mon orgueil, de mon bon vouloir ou de la bonté de Marcel. Je paye entre deux sanglots, devant un mécanicien perplexe.

Un vieux pneu qui devrait me tougher la run

jusqu’à Mont réal,

jusqu’à pu’ grand- chose.

128,50 $

Merci.

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