Les couilles sur la table
À quoi ressemble la masculino-sphère ?
On voit se développer des discours réactionnaires, racistes et essentialistes sur la masculinité. En France, ces idées ont notamment été répandues par un polémiste d’extrême droite dans un ouvrage qui a rencontré un grand
succès19, où ce triste personnage assène par exemple que l’homme « est par nature un prédateur sexuel usant de violence », déplore que l’homme « ait perdu ses repères », soit « castré », frappé d’« un immense désarroi », « interdit de parole » et « interdit d’existence ». Pourquoi ? À cause des femmes et du féminisme, bien sûr.
Dans la même veine, on peut évoquer le site école Major, créé par un ancien directeur du Front national de la jeunesse, qui se présente comme « une formation pour les hommes qui ne supportent plus l’injonction moderne à la féminisation ». L’auteur est obsédé par la différenciation entre les sexes : il faut que les femmes restent « de vraies femmes », et les hommes « de vrais hommes ». On y trouve des articles pour « apprendre à boire comme un homme » (beaucoup, mais en sachant se tenir) « manger comme un homme » (ne pas manger de quinoa et de baies de goji, mais de la viande rouge), le tout empreint de références nostalgiques à un temps supposément idéal où chacun était bien à sa place, et marqué par la haine de celleux qui ne correspondent pas à ces idéaux extrêmement étroits. Certains hommes sont ainsi qualifiés de « flaques » : « Faible, pleurnichard, dodu, esclave de la mode et de la télé, à l’écoute de ses émotions et de son côté féminin, ce type de mâle ne se soucie même pas de la beauté des femmes », et ne saurait donc être attiré que par des femmes « dégénérées ». Le comportement « normal, naturel et sain » de « l’homme authentique » serait de préférer «les femmes en bonne santé aux baleines terrestres, les jeunes filles au corps intact et sain aux tatouées aux cheveux bleus, les femmes élégantes et bien élevées aux pétasses insolentes ». Une survalorisation du corps sain, valide, musclé, qui rappelle l’obsession fasciste des corps parfaits.
Ce n’est pas nouveau, cette idée que les hommes sont en danger. Dès que les femmes ont eu un peu plus de droits, ou qu’un changement s’est produit dans l’ordre du genre, à cause de bouleversements politiques, ou économiques, sont apparus des discours sur la crise de la masculinité. Quelques exemples, donnés par le politologue Francis Dupuis-Déri, qui étudie depuis quinze ans ces discours et les démonte dans un essai génial (et
souvent drôle) e 20 : dans la Rome antique, au II siècle av. J.-C., Caton l’Ancien se plaint que les hommes soient dévirilisés car des femmes demandent à avoir le droit de conduire des chars et de mettre des vêtements colorés ; à la cour d’Angleterre du e XVI siècle, on déplore que les femmes s’habillent comme des garçons, et portent les cheveux courts ; aux États-Unis, dans les années 1930, au moment du mouvement des suffragettes qui se battaient pour le droit de vote des femmes, le président Wilson les qualifie de « monstres » exécrables, asexuées et masculines.
C’est comme si les hommes avaient toujours été en crise… et c’est bien compréhensible, car la masculinité telle que la définissent ces hommes ne peut qu’être en crise : forcément instable, incertaine, fragile, parce que toujours susceptible d’être contestée. Le moindre changement dans l’ordre du genre, et ils se sentent attaqués – que les femmes se battent pour leur droit à un salaire égal, à avorter ou à faire du vélo – cela ne peut que provoquer l’inquiétude de ceux qui croient à un ordre du genre stable et immuable, et à une supériorité masculine intrinsèque : qui suis-je, se demandent-ils, si les femmes ont les mêmes droits que moi ?
Les attentats masculinistes
Les attentats masculinistes sont la traduction la plus extrême de cette idéologie antiféministe et misogyne. En 1984, à l’École polytechnique de Montréal, un homme a assassiné 14 femmes, en
déclarant “Je hais les féministes”21. Le tueur a été présenté comme un “détraqué” par les médias et les policiers, mais il s’agissait bien d’un acte politique (et ses adorateurs ne s’y trompent pas ; car oui,
certains le voient comme un héros ou un martyr)22.
Récemment, plusieurs massacres de femmes ont été commis par des hommes qui se réclament de la mouvance incel (de l’anglais
“involontary celibate”, célibataire involontaire)23. Leur analyse, c’est qu’ils sont célibataires parce qu’ils sont trop gentils, et que les femmes sont des “salopes” qui prennent plaisir à les maltraiter, les humilier et, crime suprême, à refuser d’avoir des rapports sexuels avec eux (alors qu’ils estiment y avoir droit). Ils se regroupent par dizaines de milliers sur internet pour de longues conversations misogynes truffées d’appels au meurtre et au viol de femmes. Interrogé par une journaliste sur les récents massacres commis par des incels, un professeur de psychologie américain, chantre du discours sur la crise de la masculinité dont la chaîne YouTube est suivie par des millions d’abonnés, a ainsi répondu : « C’est ce qui arrive quand on prive les hommes de femmes. La solution, c’est le
mariage obligatoire.24 »
Rappelons donc que le terrorisme masculiniste existe, et qu’il faut le nommer pour ce qu’il est : du terrorisme. Et qu’il n’y a jamais eu d’attentat féministe.
Si vous êtes sensibles à ce genre de rhétorique, ou si vous vous retrouvez en face de personnes qui l’utilisent, deux conseils : d’une part, rappeler que ces discours ont existé partout, tout le temps, à toutes les époques. Et donc si les hommes ont toujours été en crise, c’est qu’ils ne l’ont jamais été. D’autre part, ne pas chercher à nier les sentiments de ces hommes qui prétendent souffrir car ils “sont perdus”, “en manque de virilité”… mais toujours recadrer la discussion sur le plan factuel, objectif : dans ces sociétés supposément en proie à cette “crise de la masculinité”, qui détient le pouvoir économique, culturel, politique ? Qui possède les richesses ? La domination n’est pas qu’une question de caractère et de force psychologique, c’est aussi d’abord une question de contrôle des ressources et de bénéfices concrets tirés du travail des autres.
En fait, on le voit, ces discours sur les dangers qui guettent les hommes servent surtout à réaffirmer la suprématie masculine. Bien sûr, je ne nie pas que ces hommes masculinistes soient en souffrance : ils disent qu’ils souffrent, c’est donc qu’ils souffrent. C’est leur analyse que je conteste : si les masculinistes voulaient vraiment diminuer les souffrances des hommes, peut-être pourraient-ils s’attaquer à “la racine du mâle” : la masculinité définie comme domination sur d’autres hommes et sur les femmes. Or leur réponse passe toujours par plus de masculinité : dominer les autres, les humilier, se servir des femmes comme objets sexuels ou outils de revalorisation narcissique, s’apitoyer sur leurs propres souffrances, en les déconnectant des structures politiques dans lesquelles cette souffrance est produite. Par exemple, la majorité des victimes d’homicides dans le monde sont des hommes (81%), qui sont tués par d’autres hommes (90% des
auteurs d’homicides)25.
Si leur but était d’empêcher les souffrances des hommes, alors les masculinistes rejoindraient les combats antisexistes et féministes. Car, comme l’a brillamment démontré Olivia Gazalé dans son essai, Le Mythe de la virilité, l’idéologie viriarcale est aussi un piège qui finit par nuire aux hommes :
« Le modèle normatif de la virilité n’oppose pas seulement l’homme à la femme, ni même l’homme viril à l’homme efféminé, mais aussi le maître à l’esclave ou au “sous-homme”, cette fois sous l’angle sociologique, racial ou religieux, la supériorité des uns ayant nécessairement besoin de l’infériorité des autres, qu’il soit “mécréant”, juif, arabe, noir ou domestique. La comparaison hiérarchisante avec l’Autre est donc centrale dans la construction de la virilité. Être un homme, c’est dominer. Pas de suprématie sans un inférieur à mépriser, voire à humilier. »
Le coût pour tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne se conforment pas à la masculinité dominante, est aussi exorbitant, et le restera tant que la masculinité sera construite comme une domination. Ainsi, la violence homophobe est un produit de cet ordre hétérosexiste et patriarcal ; il en a notamment été question avec Didier Eribon, dans l’épisode 45. En 2013, on apprenait d’un rapport remis au Sénat que, confrontés à la violence homophobe et au rejet de leurs proches, 30 % des homosexuels de moins de 25 ans avaient déjà tenté de se suicider. Tous âges confondus, les personnes lesbiennes, gays et trans se suicident en moyenne quatre fois plus que le reste de la population.