Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 3 sur 56

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Les couilles sur la table

Construction

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La masculinité comme la féminité ont le naturel de l’évidence, et l’évidence du naturel. Avant de commencer à réfléchir à ces sujets, sans doute comme beaucoup de gens, je croyais que “la masculinité” existait de toute éternité, que c’était comme un principe, un programme, un idéal inscrit quelque part dans le corps des hommes et que, en grandissant, les individus “mâles” développaient “naturellement” cette masculinité. Sauf que, quand on se penche sur la question, on comprend très vite que ce n’est pas exactement ainsi que cela se passe, et que la masculinité, tout comme la féminité, est avant tout une construction – sociale, culturelle, historique. Il ne s’agit pas d’ignorer le corps ou la biologie – au contraire, on verra comment la biologie peut nous aider à penser ces questions. Mais on constate que même si le genre s’entremêle étroitement avec le sexe biologique, il est avant tout une construction sociale.

On ne sait pas à quoi ressemblerait un “pur” être humain qui ne subirait aucune influence, d’aucune culture : ça n’existe pas. Chaque être humain naît toujours à une époque donnée, dans un milieu donné. Notre socialisation ne s’arrête jamais : toute notre vie, nous changeons d’opinions, de vision de nous-mêmes, en fonction d’innombrables influences extérieures (interactions avec les autres êtres humains, contexte social et politique, lectures, films…).

La socialisation, c’est donc l’ensemble des processus par lesquels nous nous construisons, nous sommes formés, modelés, façonnés, fabriqués, conditionnés. Et genrés : notre identité de genre est le cadre dans lequel nous formons le sentiment de notre propre identité.

Le genre marque la façon dont nous bougeons, le fait ou non de nous autoriser à couper quelqu’un dans une conversation, nos occupations et nos préoccupations, nos styles vestimentaires, mais aussi nos gestes, la hauteur de notre voix… Bien sûr, la socialisation de genre est toujours entremêlée d’autres socialisations : celles de la culture et de la classe sociale – ainsi, on n’apprend pas aux petits garçons leur genre masculin exactement de la même façon en France qu’en Chine, en Argentine ou au Maroc, et la masculinité valorisée au sein des classes populaires n’est pas la même que celle valorisée par la bourgeoisie. Mais, tout au long de notre vie, conformément aux normes de notre contexte social, culturel et historique, nous avons appris ce qui était masculin ou féminin, nous avons été rappelé·es à l’ordre de notre genre, de diverses manières – moqueries, insultes, remarques, conseils, compliments. Et nous avons intériorisé toutes ces normes, au point de ne plus les ressentir comme des contraintes, mais comme tout à fait naturelles : c’est ce qui fait que la plupart des gens pensent sincèrement qu’il est inné que les petits garçons soient passionnés par le foot et que les petites filles adorent les déguisements de princesse. Tous ces éléments font tellement partie de notre identité qu’on a du mal à les voir comme relevant d’une construction sociale, historique ou politique.

Pourtant, c’est bien ce qu’ils sont. « On ne naît pas femme, on le devient », écrivait Simone de Beauvoir. Et on ne naît pas homme non plus : on le devient.

 

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