Les couilles sur la table
Harcèlement sexuel : quand les environnements de travail deviennent hostiles
pas... alors que c’était justement elle qui l’avait écrit66 !
Quant au bropropriating (de l’anglais “bro” (mec) et “appropriating” (s’approprier), il désigne cette fâcheuse tendance qu’ont certains hommes, au travail, à s’approprier les idées d’une femme et à s’en attribuer les mérites. Dans le monde scientifique, on appelle cela l’effet Matilda : c’est la minimisation, le déni ou l’appropriation de la contribution des femmes, notamment scientifiques, à la recherche.
HARCÈLEMENT SEXUEL : QUAND LES ENVIRONNEMENTS DE TRAVAIL DEVIENNENT HOSTILES
Les lieux de travail et de formation, du fait de cette solidarité masculine déjà constituée, peuvent être inhospitaliers pour des femmes. Ils peuvent aussi devenir carrément hostiles. En France, une femme sur cinq a déjà été harcelée sexuellement dans le cadre de son travail, mais seuls 5 % des cas
ont été portés devant la justice67. Le harcèlement sexuel concerne absolument tous les milieux professionnels, partout. Les féministes le savaient déjà, bien avant le mouvement #MeToo, mais les récits simultanés de millions de femmes, sur Internet, rendent impossible de nier l’ampleur massive du harcèlement sexuel à travers le monde. Ce n’est pas une “libération” de la parole, car les femmes ont toujours parlé ; c’est que, pour la première fois, le monde a été forcé de les écouter et d’accepter cette réalité : de nombreux espaces de travail sont insupportables pour les femmes à cause du harcèlement sexuel, voire des agressions et des viols qu’elles y subissent. Des enquêtes ont mis en cause les milieux hospitaliers, politiques, ceux de la publicité, du cinéma, des écoles d’art, de l’hôtellerie, de l’agriculture, des conservatoires… Aucun milieu n’y échappe.
Je me souviendrai toute ma vie de ces semaines d’octobre 2017, quand est né le mouvement #MeToo, et où j’ai passé des jours et des nuits entières à lire la cascade de témoignages qui se déroulait sur mon écran. Lire et écouter le récit des victimes pour comprendre était fondamental ; mais il était aussi important, me semblait-il, de se demander qui étaient les harceleurs, ce qui les poussait à harceler, et ce qui, dans les environnements de travail, favorisait le harcèlement. Encore une fois, il s’agissait de retourner le regard sur une situation, pour mieux étudier la masculinité comme privilège. Car dans ce type de violences, comme dans d’autres, le schéma est très clair : dans l’écrasante majorité des cas, ce sont des femmes qui sont victimes d’hommes.
C’est le sujet de l’épisode 7 du podcast, Qui sont les harceleurs au travail ? dans lequel j’ai invité Marilyn Baldeck, militante féministe et depuis douze ans déléguée générale de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail, association qui a largement contribué à faire reconnaître le délit de harcèlement sexuel en France, que la loi définit désormais ainsi :
« Le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. » (Art. 1 de la loi du 6 août 2012 relative au harcèlement sexuel)
Concrètement, c’est le fait de faire des propositions sexuelles à une collègue qui n’en veut pas, d’envoyer des messages pornographiques, de proposer à une employée une promotion en échange de faveurs sexuelles, de noter vos collègues sur leur physique – bref si l’autre personne n’est pas d’accord, c’est du harcèlement sexuel. Si un collègue vous touche les fesses à la photocopieuse, c’est une agression sexuelle. Afficher des calendriers ou des photographies pornographiques dans son open space, ou faire des blagues salaces à la cantonade sans viser personne, c’est du harcèlement sexuel environnemental.
Marilyn Baldeck a assisté à des dizaines de procès ; elle a étudié des milliers de dossiers de plaintes pour harcèlement sexuel ou agressions sexuelles dans l’entreprise, publique ou privée. Elle connaît le vécu des femmes, mais elle connaît aussi le discours des harceleurs et la manière dont ils justifient leurs actions, ce que l’on nomme “la stratégie de l’agresseur”. Elle explique que le harcèlement sexuel est favorisé par certaines organisations du travail. Soit parce que l’emploi est ségrégué sexuellement (les hommes occupent des postes à responsabilités, les femmes des postes subalternes), soit parce que les tâches elles-mêmes sont ségréguées : c’est ce qui s’est passé dans le dossier dit “des nettoyeuses de la gare du Nord”, porté et soutenu par l’AVFT. Pendant que les femmes travaillaient au nettoyage des trains, leurs chefs d’équipe frottaient leurs sexes contre elles, leur mettaient des mains aux fesses, les insultaient. L’équipe était mixte. Seuls les hommes utilisaient l’aspirateur, la petite voiturette pour nettoyer les quais, tout ce qui devait se faire avec du matériel motorisé. Les femmes, elles, étaient cantonnées au nettoyage à l’intérieur des trains, et notamment des toilettes, qui obligent à des postures inconfortables, comme se baisser, être à genoux. Comme l’analyse Marilyn Baldeck :
« On voit bien que petit à petit, quand on assigne les femmes à nettoyer la merde dans les trains pour le dire de manière triviale, elles finissent aussi par être traitées comme de la merde par leurs collègues masculins ; donc c’est ça qu’il a fallu qu’on explique aux juges : le harcèlement sexuel est aussi favorisé par cette organisation du travail où on place systématiquement les femmes à des tâches subalternes. »
L’une de ces femmes et un lanceur d’alerte ont été licenciés pour avoir
parlé, mais les Prud’hommes ont fini par leur donner raison68.
Certaines cultures de travail virilistes – comme cela peut arriver par exemple dans les entreprises de BTP, chez les militaires ou les pompiers – favorisent elles aussi le harcèlement sexuel. Dans une entreprise d’avitaillement aéroportuaire, une salariée a été harcelée pendant des années par son supérieur. Il lui demandait, par exemple, si elle avait déjà pratiqué l’échangisme, en lui expliquant qu’elle devrait essayer, pour son épanouissement personnel ; il lui conseillait de tromper son mari, et précisait qu’il était disponible pour cela ; il lui demandait chaque matin si elle avait “satisfait son mari” la nuit précédente et lui imposait de savoir qu’il n’avait pas eu de rapport sexuel avec sa femme depuis longtemps ; il se vantait de se “taper” les serveuses de l’hôtel où il séjournait, lui disait qu’elle devait être “bonne au pieu”. Quand elle mangeait une viennoiserie, il lui lançait de manière suggestive qu’il aimait quand elle avait la bouche pleine, disait qu’il allait baisser la température de la climatisation pour voir ses tétons pointer, lui envoyait des mails à caractère pornographique. Après avoir dénoncé ses comportements, elle a été licenciée, au motif qu’elle ne s’était pas « adaptée à la culture de l’entreprise ». Attaquée aux Prud’hommes, l’entreprise mise en cause par la salariée a plaidé que « l’obscénité et la pornographie » étaient des « stratégies collectives de défense fondée sur la virilité qui trouvent toute leur place dans certains milieux professionnels, parce que ces stratégies sont des bons moyens pour “tenir au travail” lorsque celui-ci expose à des situations anxiogènes ». L’employeur considérait que c’étaient aux femmes de s’adapter à la culture de l’entreprise, qui historiquement ne comportait que des hommes : à elles de s’adapter à la norme dominante, pas à cette culture de s’amender et de se
remettre en question avec l’arrivée des femmes69.
Le harcèlement peut aussi survenir dans des environnements de travail a priori sympathiques : les entreprises à taille familiale et au management décontracté sont aussi des lieux à risque, explique Marilyn Baldeck, car « le flou entre le professionnel et l’intime rend d’autant plus difficile de poser des limites face à des comportements déplacés ». Dans un dossier plaidé par l’association, une salariée s’est plainte de harcèlement sexuel – son employeur lui faisait des propositions sexuelles, lui imposait des confidences sur sa vie sexuelle, commentait ses tenues de façon déplacée, lui donnait des petits noms, etc. : il s’est défendu en disant que ce n’était
pas du tout du harcèlement sexuel, mais un « mode managérial tactile70 ».
En écoutant Marilyn Baldeck dérouler ces exemples, une question, naïve, évidente, obsédante, me brûlait les lèvres : pourquoi ? Pourquoi certains hommes harcèlent-ils des femmes ? Et sa réponse est glaçante, déprimante : « S’ils le font, c’est parce qu’ils en ont le droit. Parce que dans les faits quand les femmes dénoncent et portent plainte il ne se passe pas grand-chose. » La loi dit que c’est interdit, mais elle n’est pas effective, ou insuffisamment : pour qu’elle le soit pleinement, il faudrait qu’il y ait une politique publique beaucoup plus ambitieuse, qui passe notamment par une politique pénale de poursuites systématique des agresseurs sexuels devant les juridictions répressives mais surtout par des condamnations civiles des employeurs et des indemnisations des victimes devant les Prud’hommes ou les tribunaux administratifs bien plus dissuasives.
De fait, comme pour d’autres violences de genre, les cas de condamnation pour harcèlement sexuel sont très rares. Sur le plan pénal, 93 % des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite ou ne donnent pas lieu à une condamnation. La plupart du temps, les indemnisations décidées sur le plan du droit du travail sont dérisoires (entre 2 500 et 4 500 € en moyenne, sans parler de la difficulté à faire requalifier en licenciement nul un licenciement discriminatoire consécutif à la dénonciation d’un harcèlement sexuel…). Au demeurant, les femmes qui subissent, voire qui dénoncent, les faits de harcèlement sexuel finissent par quitter leur travail, souvent dans un état de santé très dégradé.
À nouveau, renversons notre regard. Les harceleurs ne sont pas des monstres. Ils ne sont pas malades. Il s’agit de monsieur Tout-le-monde. Quel plaisir trouvent-ils donc à harceler ? ai-je encore demandé à Marilyn Baldeck. Réponse implacable : « Le plaisir naît à la fois de l’exercice du pouvoir, parce que faire céder quelqu’un qui ne veut pas, c’est le nec le plus ultra du pouvoir. Et d’un autre côté, c’est un moyen de réassurance virile pour les hommes de contraindre les femmes. »
Devant les tribunaux, raconte-t-elle encore, les hommes accusés de harcèlement se défendent souvent en reconnaissant une partie des agissements qui leur sont reprochés mais en considérant qu’ils ont été mal interprétés par les femmes, ou bien qu’elles les ont provoqués, ou qu’elles étaient consentantes : « Madame n’a pas bien compris ; Madame n’a pas le sens de l’humour ; Madame n’a pas su poser de limites », énumère-t-elle. En quinze ans, Marilyn Baldeck assure n’avoir jamais entendu un seul homme, que ce soit devant un tribunal correctionnel ou devant un conseil des Prud’hommes, reconnaître les faits de harcèlement qui lui étaient reprochés. Jamais.
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