Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 15 sur 56

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Les couilles sur la table

Des rues au masculin

« Le nom des rues rappelle constamment

 

aux femmes qu’elles n’ont pas de

 

modèles auxquels s’identifier. »

 

Et les statues ! Les “grands hommes” y figurent généralement en majesté, vêtus, en cavalier. Les figures féminines, elles, sont anonymes et souvent dénudées (allez donc voir la fontaine des Jacobin, à Lyon, et ces femmes nues aux pieds de quatre hommes barbus représentant des artistes lyonnais). De façon générale, les images qui saturent notre champ de vision – les publicités, les affiches de films, les unes de magazines, représentent volontiers des femmes, mais toujours avec le même type physique : minces, très jeunes, dénudées, souvent dans des postures passives, sexualisées… Enfin, quand leurs corps sont représentés en entier : on se souvient d’une marque de jean qui vantait son pantalon avec un gros plan sur des fesses de femme, et le slogan Liberté, égalité, beau fessier. On ne compte plus non plus les affiches de films montrant des corps de femmes en laissant les têtes

hors-champ, comme si elles n’avaient pas d’importance36. C’est-à-dire que

ces images sont construites pour un regard masculin : le “male gaze”37.

 

DES RUES AU MASCULIN

 

Grandir comme un garçon ou être un homme en ville, c’est aussi avoir le privilège de bénéficier de lieux “réservés aux hommes”. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient interdits aux femmes ! Mais qu’à l’usage ils deviennent masculins.

Yves Raibaud a longuement étudié la façon dont les villes décidaient de

financer les loisirs des jeunes38 : elles construisent des skateparks, des citystades, des terrains de foot ou de basket, en accès libre, donc en théorie accessibles à toustes les adolescent·es, sans distinction de genre. Sauf qu’en pratique ces espaces sont occupés par une écrasante majorité de garçons : il a calculé que les équipements de loisirs mis à la disposition des jeunes de 8 à 20 ans par les collectivités servent deux fois plus aux garçons qu’aux filles. Mais alors, que font les filles ? Pourquoi ne décident-elles pas, elles aussi, d’investir ces lieux ? Autrement dit : est-ce que ce sont les filles qui fuient ces équipements, ou les garçons qui les accaparent ?

Après avoir écouté l’épisode, Axel, un auditeur bordelais, m’a envoyé trois photographies des quais de la Garonne, où trois skateparks ont été installés par la municipalité, destinés à différentes tranches d’âge ; sur le premier skatepark, destiné aux moins de 10 ans, on voit quasiment autant de garçons que de filles pratiquer skate, trottinette, roller… Sur le deuxième, destiné aux 10-15 ans, on distingue une fille, égarée au milieu de garçons. Sur le troisième skatepark, pour les plus de 15 ans, « il n’y a plus de filles, uniquement des garçons, parfois torse nu, alors que les filles ont été reléguées au rang de spectatrices », décrit-il.

On retrouve ici l’effet “cour de récréation”, tel que le décrivait Kevin Diter dans l’épisode L’amour, c’est pas pour les garçons : dès la plus petite enfance, les garçons sont encouragés à prendre tout l’espace, et les filles reléguées dans les coins, à la périphérie. Les garçons sont socialisés pour investir l’espace, prendre de la place, déployer leur corps. Et la différence ne fait que s’accroître avec l’âge. À partir de l’entrée au collège, on constate que les filles décrochent de leurs activités de loisirs, en particulier sportifs. Les familles leur demandent aussi plus volontiers qu’à leurs frères d’aider au travail domestique. Les filles fuient les espaces où elles sont en minorité, et se replient sur des loisirs majoritairement féminins… quand elles en ont les moyens : les sports et les activités qui leur plaisent ne sont pas valorisés, taxés et subventionnés de la même façon que les loisirs masculins. L’équitation, sport majoritairement féminin où 700 000 licenciées sur

800 000 sont des femmes39, est un bon exemple : en 2013, le gouvernement

décidait de faire passer la TVA sur les leçons d’équitation de 7 à 20 %40 (trois ans plus tard, les sociétés organisant l’Euro de foot en France ont été totalement exonérées d’impôt). Il en va de même pour toutes les activités de loisirs féminins, explique Yves Raibaud : « Le hip-hop, le rap, le skate, le graphe, sont vus comme l’expression populaire des jeunes, c’est la créativité. Les majorettes, le poney, la natation synchronisée ? Ringard, ridicule, dégradant. » Au total, en comptant les colonies de vacances, les sorties, les infrastructures financées par les municipalités, il trouve ce chiffre : 75 % des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons. De nombreuses techniques existent pourtant pour que les garçons cessent d’accaparer les espaces et les filles de les fuir : à l’école, par exemple, on peut décider qu’on ne pourra jouer au football que certains jours, pour que les autres jours, garçons et filles jouent ensemble ; à Malmö ou à Genève, les municipalités ont mis en place des journées réservées aux filles dans les skateparks, afin qu’elles puissent reconquérir ces lieux.