Les couilles sur la table
Travail domestique : l’exploitation invisible
Travail
domestique : l’exploitation
invisible
Nous avons toutes et tous besoin de nous nourrir, de nettoyer l’endroit où nous vivons et les vêtements que nous portons. Même les reines et les milliardaires n’y échappent pas : toute vie humaine demande un minimum de travail de cuisine, ménage, vaisselle, entretien du linge. Il s’agit d’un travail, puisqu’on peut potentiellement payer quelqu’un d’autre pour le faire.
Or la socialisation de genre influence profondément la façon dont on envisage, connaît et exécute ce travail, et la façon dont il est réparti dans une famille. Le travail domestique comprend toutes ces tâches indispensables, dites “tâches ménagères” ; mais aussi les tâches parentales (soin et éducation des enfants) et, ce qu’on oublie souvent, toutes les tâches effectuées pour l’activité professionnelle du conjoint. La femme qui fait la comptabilité du garage de son mari travaille gratuitement (sans être déclarée et payée) ; celle qui tient le secrétariat et l’accueil du cabinet médical de son mari, aussi – ce sont des situations qu’on retrouve fréquemment dans les ménages d’agriculteurs, d’artisans, de professions libérales… et même de ces travailleurs dits “indépendants”. Par travail domestique, on désigne donc du travail effectué gratuitement pour autrui dans le cadre du ménage et de la famille.
MASCULINITÉ ET TRAVAIL DOMESTIQUE : C’EST COMPLIQUÉ…
À travers ses enquêtes « Emplois du temps », l’INSEE a entrepris de mesurer précisément le nombre de minutes consacrées par les individus à chacune de ces tâches, sur une année. Ce sont donc des résultats fiables,
précis, qui reposent sur un large échantillon de population74. Accrochons-nous, les résultats sont déprimants. En moyenne, sur une journée en 2010, les femmes consacrent 50 % de temps en plus que les hommes au travail domestique. Un homme ne consacre que 2 heures de son temps chaque jour aux corvées domestiques contre 3 heures 26 pour une femme. On entend souvent que les choses ont quand même progressé depuis les années 1980, que les nouveaux compagnons n’ont rien à voir avec les vieux patriarches qui mettaient les pieds sous la table. Pas du tout. Entre 1986 et 2010, le temps domestique des hommes n’a augmenté en moyenne que de 17 minutes par jour. Bravo les gars.
À chaque nouvelle arrivée d’enfant, le temps de travail domestique des femmes augmente ; celui des hommes, lui, reste stable. On observe aussi des différences dans la nature des tâches prises en charge : les femmes passent deux fois plus de temps que les hommes aux activités de ménage et de courses, les hommes passent deux fois plus de temps que les femmes au jardinage et au bricolage. Pour les enfants, les hommes s’impliquent davantage dans les activités ludiques ou affectives ; les femmes dans les soins quotidiens (s’habiller, faire ses devoirs, se déplacer, etc.). Et quand une tâche est jugée rébarbative par les deux (exemple : le repassage), ce sont les femmes qui s’y collent. Voilà pour le constat global.
C’est très pénible et dérangeant à reconnaître, surtout depuis que les couples se forment par amour, mais le couple est donc aussi le lieu d’une exploitation économique. Ce sont des faits indéniables, mesurés, confirmés chaque année.
Pourquoi ? Comment ? D’où cela vient-il ? Qu’est-ce que cela veut dire de vivre comme un homme dans sa maison ? Avant même d’habiter en couple, nous recevons, en fonction de notre genre, une socialisation complètement différente concernant les tâches ménagères, l’occupation et la perception de l’espace. D’abord parce que cette socialisation se transmet largement par imitation : les petites filles imitent leurs mères, les petits garçons leurs pères. On offrira aussi plus volontiers des mini-objets ménagers aux petites filles (petit balai, dînette, et même fer à repasser) qu’aux petits garçons. Les filles sont encouragées à être plus soigneuses, plus ordonnées, plus propres, et on va aussi leur en demander plus à la maison.
Résultat : après vingt ans de cette éducation, les étudiantes qui vivent seules consacrent déjà deux fois plus de temps aux tâches ménagères que les étudiants (1 heure 11 contre 40 minutes). On comprend pourquoi les standards en termes de propreté, de soin apporté à l’ameublement et à la décoration sont généralement beaucoup plus élevés chez les femmes… Celles-ci les ont intériorisées, et peuvent évidemment y prendre beaucoup de plaisir – personnellement j’adore faire le ménage (surtout en écoutant des podcasts), je n’envisage pas de vivre dans un appartement que je n’aurais pas décoré, etc. Je pense à toutes ces copines qui s’excusent immédiatement que ça soit “le bordel” ou “pas rangé” quand j’arrive chez elles (alors que franchement, ça va), et symétriquement, aux fois où, débarquant dans des appartements d’hommes célibataires, ou des colocations masculines, j’ai souvent été surprise par la crasse et le désordre, et encore plus par leur absence totale de gêne.
De fait, je crois ces hommes qui expliquent, en toute bonne foi, qu’ils ne voient pas ce qu’il y a à faire dans la maison : ils n’ont pas été socialisés à en être responsables. Ou plus exactement : sans doute voient-ils ce qu’il y aurait à faire, mais ces perceptions visuelles ne sont pas analysées comme des données pertinentes appelant à une action (en gros, le lien ne se fait pas entre “mes carreaux sont sales” et “je dois les laver”).
Je me souviens que, la première fois où je suis allée chez celui qui allait devenir mon amoureux pendant trois ans, je lui ai demandé d’où venait la grande photographie au-dessus de son lit (un bouquet de coquelicots dans un vase bleu). Il m’a regardée tout surpris : cela faisait deux ans qu’il habitait dans cette chambre et c’était la première fois qu’il remarquait cette affiche. Elle était déjà là quand il était arrivé ; c’était la locataire précédente qui l’avait accrochée.
En 1949, dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir remarquait que « l’homme ne s’intéresse que médiocrement à son intérieur parce qu’il accède à l’univers tout entier et parce qu’il peut s’affirmer dans des projets. Au lieu que la femme est enfermée dans la communauté conjugale : il s’agit pour elle de changer cette prison en un royaume. » Soixante-huit ans plus tard, Titiou Lecoq s’est penchée sur la question. Journaliste et mère de famille, elle cohabite avec trois individus de sexe mâle : ses deux jeunes fils Têtard et Curly (oui, ce sont des surnoms), et leur père Monsieur Chaussette (surnom qui lui vient de sa propension à laisser traîner ses chaussettes sales). Démoralisée par le constat que malgré ses convictions féministes (et celles de son conjoint), elle aussi s’était retrouvée à assurer la quasi-totalité