Les couilles sur la table
Ça va, c’est pas si grave. Ah oui, vraiment ?
Ce n’est pas propre aux écoles militaires. Ainsi, l’école d’informatique 42, fondée par Xavier Niel, connaît apparemment le même genre de
phénomène62. 3 000 étudiant·es, à 90 % des garçons, faisaient ainsi partie d’une chaîne Slack intitulée NSFW, Not safe for work, où certains partageaient des contenus pornographiques et misogynes, comme, entre autres finesses, des appels à « enduire les femmes avec du Mont d’or et de la graisse abdominale de féministe » ou une photo montrant une femme à quatre pattes avec en commentaire « née pour être un sac à foutre ». L’une des étudiantes se plaint d’une « ambiance de vestiaire de foot […] On m’a poursuivie sur un étage et demi – que j’ai dû remonter à reculons – pour voir sous ma jupe. On ne se sent pas en sécurité ici. »
Au Huffington Post, à Saint-Cyr, à l’école 42 et dans tous les lieux où ces boys’ clubs existent, les femmes doivent non seulement gérer la violence dirigée contre elles, mais cela peut aussi favoriser leur exclusion et leur dévalorisation, même inconsciente, comme l’explique l’historien Maurice Dumas, auteur d’un livre sur l’histoire de la misogynie : « Le langage de potes produit un champ d’exclusion empêchant les femmes de progresser. Lorsque vous créez une culture où les femmes sont dégradées avec décontraction, comment pouvez-vous éprouver le désir de les promouvoir
ou de travailler pour elles ?63»
ÇA VA, C’EST PAS SI GRAVE. AH OUI, VRAIMENT ?
Dans les différents exemples ci-dessus, les hommes qui bénéficient de cette sociabilité avancent souvent l’excuse de l’humour. Se moquer des femmes, des Asiatiques, des grosses, c’est “juste” des blagues – rien de grave, donc. Une approche naïve de l’humour consiste à penser que l’humour ou le rire sont toujours inoffensifs. Mais ce qui nous fait rire peut aussi refléter des rapports de pouvoir, et contribue à les perpétuer. L’humour sexiste, raciste, grossophobe, homophobe, peut être une façon comme une autre de socialiser dans un groupe. Des études ont montré que l’humour désobligeant pouvait avoir des conséquences négatives concrètes, comme le
résume un article du magazine Slate64 : « Il a été démontré que lorsqu’un individu a une perception négative d’une population, le soumettre à un humour désobligeant envers cette population le libère des inhibitions qu’il peut avoir et il ressent alors une certaine légitimité dans le fait de la discriminer. »
Une autre excuse est la présence dans le groupe de personnes dominées – femmes, personnes racisées ou gays. Mais c’est être ignorant des rapports de force en jeu : on peut avoir intérêt à se maintenir dans un groupe, parce qu’en être exclu serait trop pénible, et/ou que c’est un moyen d’échapper soi-même au harcèlement. Cela ne veut pas dire qu’on contribue à fixer les règles du jeu, comme l’analyse Sarah Labarre : « Lorsque des femmes y sont admises, elles ne le sont qu’en minorité et doivent se plier aux règles dictées par les gars. Faire comme les gars. [...] Ce qui caractérise le boys’ club, c’est cette solidarité entre mâles qui ne voient pas l’intérêt de remettre le statu quo en question, ou de modifier leurs règles pour permettre une
réelle égalité entre les sexes.65 »
Refuser le boys’ club
Même si les faits les plus graves (harcèlement) ne sont le fait que d’une minorité, en être spectateur sans réagir revient à être complice. Si vous voulez vraiment être à l’extérieur du boys’ club, il faut commencer par refuser d’y participer, y compris comme témoin passif.
Vous pouvez aussi activement promouvoir les femmes dans votre milieu de travail. Il existe ainsi des réseaux d’hommes qui s’engagent pour les femmes, comme le réseau Happy Men, qui mise sur les avantages que peuvent apporter aux hommes la lutte pour l’égalité et le partage,
L’ONU Femmes a lancé la campagne He For She, avec pour objectif
de faire participer les hommes et les garçons au combat pour l’égalité des sexes et les droits des femmes, soutenu par des hommes comme le chanteur Harry Styles, le Premier ministre canadien Justin Trudeau, etc.
De même, le mouvement #JamaisSansElles regroupe des hommes souhaitant promouvoir la mixité : ils ont promis de refuser de participer à des événements, débats, panels d’experts ou tables rondes si des femmes n’y sont pas présentes.
En 2016, le dessinateur de bandes dessinées Riad Sattouf a refusé sa nomination au Grand Prix d’Angoulême pour protester contre l’absence de femmes dans la liste : « Cela m’a fait très plaisir ! Mais, il se trouve que cette liste ne comprend que des hommes. Cela me gêne, car il y a beaucoup de grandes artistes qui mériteraient d’y être. […] Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant toutefois pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire ! » a-t-il posté sur Facebook.
La classe.
Participer à ces boys’ clubs, notamment en renchérissant dans l’humour oppressif en toute impunité, voire en suscitant l’approbation de ses pairs, participe aussi à la construction d’une masculinité vécue comme légitime : on fait rire les autres, on est forts ensemble, on se sent supérieurs, donc “à la bonne place”… Pendant ce temps-là, celleux qui sont exclu·es voient s’aggraver leurs problèmes de manque d’auto-estime et de confiance, souvent préexistants à la situation d’exclusion.
Enfin, je voudrais mentionner rapidement deux autres symptômes de cette masculinité-privilège : le “mansplaining” et le “bropropriating”. Le mansplaining (que les Québecquois ont traduit par “mecspliquer”), c’est cette tendance, due à un excès de confiance en eux-mêmes, qu’ont certains hommes à expliquer quelque chose à une femme en supposant d’emblée qu’ils sont les détenteurs du savoir et qu’elles sont ignorantes. L’expression a été popularisée par l’autrice Rebecca Solnit, dans une anecdote célèbre : à une conférence, apprenant le sujet sur lequel elle travaillait, un homme lui a pendant de longues minutes exposé le contenu d'un livre traitant du même sujet (qu’il n’avait même pas lu), en supposant qu’elle ne le connaissait