Les couilles sur la table
Réinventer nos scripts sexuels (et amoureux)
Des passionnés de tous les pays, de tous les âges et de toutes les orientations sexuelles, se retrouvent même pour en discuter sur un forum en ligne. L’un de mes amants, après avoir appris à maîtriser cette technique, en est d’ailleurs devenu un membre très actif, et s’est lancé dans une campagne de prosélytisme auprès de tous les hommes qu’il rencontre. Il en a parlé à tous ses amis, ses frères, ses collègues musiciens, et même à son père (!) – résultat, m’a-t-il raconté : si tout le monde est d’accord pour dire que ça a l’air génial, aucun homme n’a reconnu qu’il avait envie d’essayer. Trop de tabous (Il est hors de question que je mette quoi que ce soit dans mon cul), trop de gêne, trop peu d’intérêt (Je passe déjà assez de temps comme ça à me masturber). En attendant, il reste convaincu que cette pratique a changé sa vie, a bouleversé son approche de la sexualité et l’a rendu plus empathique avec ses partenaires féminines, notamment parce qu’il a compris physiquement la vulnérabilité qu’implique le fait d’être pénétré·e.
RÉINVENTER NOS SCRIPTS SEXUELS (ET AMOUREUX)
Il n’y a que des avantages à remettre en question la centralité du coït pénis-vagin. Tant de barrières, d’injonctions et de pressions sautent… y compris celles qui renforcent et enferment la masculinité hétérosexuelle. Si on arrêtait de concevoir la pénétration comme étape incontournable et ultime d’une relation sexuelle, les hommes cesseraient peut-être d’être terrorisés de perdre leur érection, de ne pas bander assez fort ou assez longtemps. On arrêterait de considérer qu'une fois que l’homme a éjaculé, la relation sexuelle est terminée ; que s’il ne bande pas, il est impossible de faire l’amour, que la taille de son pénis est fondamentale. On allégerait la corvée de la contraception – et l’angoisse de se sentir anormal·e.
Une multitude de pratiques seraient enfin considérées comme du “vrai sexe” – s’envoyer des textos érotiques, se rouler des pelles au cinéma, s’effleurer extrêmement lentement pendant des heures, se caresser les mains dans un parc, le fist-fucking, les jeux de rôle, se dévorer des yeux, s’auto-pénétrer, se masturber ensemble, jusqu’à l’orgasme ou pas : c’est du vrai sexe. Les préliminaires, c’est prendre une douche et se brosser les dents. Peut-être qu’en l’admettant, des hommes pourraient apprendre à redévelopper la sensibilité de tout leur corps, et pas seulement de leurs parties génitales. Peut-être qu’ils arrêteraient de caresser les femmes seulement en pensant que c’est “pour les préparer” (à être pénétrées).
On arrêterait de sacraliser “la première fois”, de faire comme si la virginité d’une femme était son bien le plus précieux (et celle d’un homme, quelque chose dont il doit se débarrasser au plus vite). On arrêterait de se juger les un·es les autres sur nos pratiques (Vous ne faites que vous caresser ? ! Quand est-ce que vous passez aux choses sérieuses ? ; Vous ne le faites qu’une fois par mois ? ; Mec, t’aimes mettre des trucs dans ton cul ? Mais t’es gay en fait !, etc.). Comme l’écrit Martin Page : « La subversion n’est pas dans ces hommes qui racontent leurs conquêtes, elle adviendra quand un homme parlera de son bonheur à se faire pénétrer par sa compagne ou quand il racontera l’infini plaisir qu’il a à recevoir des caresses sur sa nuque ou sur ses jambes. Et que personne ne rira, que personne ne se moquera de lui. » On pourrait enfin sortir des rôles obligatoires, réceptive / actif, soumise / dominant, pénétrée / pénétrant — je n’ai aucune préférence personnelle pour l’un ou l’autre de ces rôles, ce n’est pas une question morale pour moi, il me semble juste souhaitable que nous ayons toustes la liberté de les explorer.
Or pour l’instant on n’y est pas encore. Si les scripts hétérosexistes enferment les hommes dans le rôle de l’actif-pénétrant-dominant, cela les encourage aussi à mépriser ou à craindre les femmes qui voudraient sortir du leur (passive-pénétrée-dominée). Les jeunes filles apprennent ainsi à ne pas dire oui trop vite, trop tôt, trop libéralement, à négocier leur sexualité comme une ressource rare. À ne pas draguer, à ne pas déclarer leur désir, à attendre d’être choisies. À ignorer le fonctionnement de leur propre corps, notamment la forme et le fonctionnement de leurs organes génitaux, qui restent d’immenses tabous encore aujourd’hui, même si c’est en train de
changer130.
Représenter des clitoris et des vulves, parler des règles, encourager les femmes à s’auto-explorer comme le faisaient les activistes des années 1970,
et comme le font aujourd’hui des activistes comme Clarence Edgar-Rosa131
ou le collectif Notre corps, Nous-mêmes132 : cela n’a pas pour vocation première d’améliorer nos vies sexuelles, mais cela y participe forcément – je serai toujours reconnaissante à ma mère d’avoir laissé traîner dès que j’ai su lire, bien en évidence dans la bibliothèque familiale, Le Grand Livre de la femme, qui expliquait simplement toutes sortes de processus physiologiques, et conseillait aux lectrices ce geste révolutionnaire : prenez un miroir, et regardez votre vulve.
Les réflexions et les pratiques féministes permettent de puissantes révolutions du désir. Pour les hommes, et pour les femmes, et pour les autres. Quand les magazines féminins de mon adolescence m’avaient appris à me penser d’abord comme objet de désir (si tu veux être désirée, sois donc plus mince, plus belle, plus douce), la pensée féministe m’a transformée en sujet de désir. Elle m’a permis de sortir de l’auto-objectification permanente : de prendre conscience que mon corps existait en lui-même, et pas seulement pour être regardé et touché par d’autres. Cette révélation a bouleversé toute ma vie, ma façon de faire du sport, de m’habiller, et finalement d’aimer mon propre corps : parce qu’il a une valeur intrinsèque, parce que je suis vivante. Je ne l’envisage plus comme un objet que je devrais constamment optimiser pour gagner de la valeur sur le marché de la bonne meuf, pour reprendre l’expression de Virginie Despentes. Cela m’a aussi permis de considérer le désir non plus comme une demande extérieure à laquelle je devrais répondre, mais comme une force vitale indissociable de ce que je suis, une force que je produis, qui circule et me traverse, comme de l’eau avec laquelle jouer, naviguer, me propulser. Et qui m’a aussi conduite à expérimenter d’autres relations de séduction, au-delà du script tant convenu de l’homme-qui-propose-la-femme-qui-dispose ; et donc de vivre des histoires plus surprenantes, plus ludiques, plus intéressantes pour tout le monde.
Ce ne sont que des pistes et pas des prescriptions ; il ne s’agit pas de remplacer de vieilles injonctions par d’autres ; juste d’ouvrir des fenêtres, de respirer un peu mieux, de renverser les perspectives, d’élargir le champ des possibles. Je ne dis pas non plus que des pratiques sexuelles alternatives soient des antidotes au sexisme ; être un champion de l’orgasme prostatique ne signifie pas qu’on se soucie du désir de sa partenaire, ce n’est pas parce qu’on pratique la sexualité non pénétro-centrée qu’on n’est pas un harceleur, etc.
Au-delà des réflexions sur la masculinité, la pratique et les réflexions féministes me semblent ouvrir de nouveaux horizons, une révolution de notre manière d’envisager toutes nos façons d’être en relation les un·es avec les autres. Nous invitent à comprendre que faire preuve de sollicitude, de tendresse, d’empathie, ne devrait pas être réservé à un genre. À faire exploser la rigidité de nos catégories relationnelles, entre hétérosexualité/homosexualité, amour/amitié, ou… légitime-couple-amoureux d’un côté et méprisables-plans-cul de l’autre. Cette expression m’a toujours semblé atroce ; comme si la tendresse, l’intimité, et même l’amour ne pouvaient être vécus qu’en couple. Comme si on pouvait vraiment caresser la peau d’un·e inconnu·e sans en être un peu ému·e. Comme si le sexe avec quelqu’un avec qui on ne veut pas s’engager ne pouvait impliquer aucun véritable respect. Parfois je me dis qu’on manque terriblement de modèles relationnels vivables ; qu’on appelle amour n’importe quoi (la jalousie, la possession, la violence), et qu’on refuse de reconnaître l’amour là où il est. Mais je m’éloigne et ça sera, je l’espère, l’objet d’un autre livre, une sorte d’éthique féministe de l’amour, de l’amitié et du désir.
Enfin, tout en m’enthousiasmant pour la réinvention de la séduction, du désir et du plaisir, je dois reconnaître à quel point c’est difficile, et combien les obstacles sont nombreux. Tout réinventer demande du temps, de la disponibilité émotionnelle, et des partenaires qui partagent cette envie – beaucoup de conditions qui ne sont pas aisément réunies dans les vies que nous menons (parce qu’on travaille trop, parce qu’on est seul·es, parce qu’on a autre chose à faire). Je sens aussi à quel point nos désirs peuvent être irrationnels, subtils, fragiles, je sais que parfois ils nous dépassent et jouent contre nos propres intérêts objectifs (salut, les féministes amoureuses de machos) ; même quand on veut très fort réfléchir autrement, même quand on en est parfaitement conscient·es (salut, les hommes alliés des féministes qui m’écrivent qu’ils sont excités par la soumission des femmes). Moi aussi je me débats avec tout un tas de limites dans ma propre vie, je vis des conflits entre mes idéaux féministes et ma vie amoureuse. Je repense à cette remarque de Martin Page qui, malgré tout son travail de réflexion sur la pénétration, reconnaît que si intellectuellement il accepte l’idée d’être lui-même pénétré, il n’en a pas envie. À ces messages d’auditrices qui m’écrivent, perplexes, qu’elles ont beau être super féministes, rien ne les excite plus que d’être sexuellement humiliées. C’est le sujet de nombreux messages envoyés par les auditeurices : de quelles façons nos idéaux égalitaires peuvent-ils se traduire concrètement dans nos vies intimes, sexuelles, et amoureuses ? Est-ce possible ?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas la solution. Je me dis qu’au lieu de lutter frontalement contre ses propres désirs, on peut jouer avec, les infléchir tout
doucement, y réfléchir, en faire la généalogie, la cartographie133. Je sais que pour l’instant, à l’aube des années 20 du deuxième millénaire, on en est là, collectivement : on grandit dans une culture où on apprend à trouver excitant le non-consentement, à érotiser la soumission (voire l’humiliation) féminine, à considérer que le couple “normal” est hétérosexuel et monogame. Et que cela a des effets extrêmement profonds et puissants dans nos propres psychés. Je sais qu’on ne contrôle pas tout, dans sa vie, et je ne pense pas que ça soit souhaitable.
Je tente de l’accepter, tout en me disant que ces limites sont temporaires, qu’elles se déplaceront avec le temps ; d’accepter même que, peut-être, nous ne serons jamais en mesure de les dépasser de notre vivant, que les nouvelles générations s’en chargeront. Et je me dis que, si tout le monde n’a pas l’envie, les moyens ou le temps de faire ce travail, d’autres, des aventurier·ères, des utopistes et des artistes de l’amour, du désir et de la séduction, sont en train de faire émerger de nouvelles pratiques, de nouveaux territoires. Et ça me réjouit. Je tiens d’ailleurs à saluer tout le travail effectué sur ces sujets par la pionnière Maïa Mazaurette, qui depuis des années publie des livres et des chroniques aussi drôles que pertinents ; mais aussi, plus récemment, le travail de toute la vague des nouvelles sexploratrices : les fabuleux dessins de Jüne sur son compte Instagram @jouissance.club, les vidéos éducatives de Diane de Sexy Soucis, les podcasts intimes de Me, My Sexe and I d’Axelle Jah-Njiké, les documentaires sonores d’Anouk Perry, la série Clit Revolution d’Elvire Duvelle-Charles et Sarah Constantin… et tant d’autres !
122. Et tant d’autres, analysées par Iris Brey dans Sex and the series, L’Olivier, 2018.
123. À reparaître aux éditions Le Nouvel Attila en janvier 2020.
124. Enquête de l’Ifop effectuée auprès d’un échantillon représentatif de 8 000 femmes pour CAM4, décembre 2015..
125. Maïa Mazaurette, « De la normalité sexuelle en général, et du missionnaire en particulier », Le Monde, 10 février 2019.
126. Elisa Rojas est militante au Collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation. @elisarojasm sur Twitter.
127. Aude Lorriaux, « L’histoire de M., première personne intersexe au monde à porter plainte pour mutilations », Slate, 10 avril 2019.
128. « Come on. Discussion sur un nouveau mot qui émerge et qui va révolutionner notre manière de parler de sexe », Analyse & kritik, 2016.
129 . . Thomas Messias, « Et si on dépassait la sexualité pénétro-centrée », Slate , 26 mars 2019
130. À lire à ce sujet l’essai de Camille Froidevaux Metterie, Le Corps des femmes : la bataille de l’intime, Philosophie magazine éditeur, 2018.
131. Clarence Edgard-Rosa, Connais-toi toi-même, Guide d’auto-exploraration de l’anatomie féminine, éditions La Musardine, 2019.
132. Voir leur page Facebook et Notre corps, nous-mêmes, Hors d’atteinte, 2020.
133. Comme le propose Claire Richard dans un texte magnifique, Les Chemins de désir, Seuil, 2019.
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