Les couilles sur la table
Focus épisode « Éducations viriles »
Éducations viriles
Olivia Gazalé a enseigné la philosophie
pendant vingt ans en classes
préparatoires, à Sciences Po Paris et aux
Mardis de la Philo, dont elle est la
cofondatrice. Elle est l’autrice de Je t’aime à la philo – Quand les philosophes
parlent d’amour et de sexe, et du Mythe de la virilité – Un piège pour les deux
sexes.
Voici le meilleur livre que j’ai lu sur la
masculinité, et celui que je recommande toujours sans hésiter à celleux qui veulent aborder le sujet. Le Mythe de la virilité convoque l’histoire, la philosophie et la sociologie pour analyser le piège de la virilité : cinq cents pages érudites et savoureuses, d’une richesse exceptionnelle, qui se lisent comme un roman. J’ai invité Olivia Gazalé en 2018, et l’entretien était si dense que nous en avons fait deux épisodes. Celleux qui les ont écoutés ont été, j’imagine, comme moi, ensorcelé·es par sa voix, son humour pince-sans-rire et cette intelligence qu’on sent dans chaque phrase. Je pourrais écouter parler Olivia Gazalé pendant des heures.
À quoi ressemblait l’homme idéal dans la Rome antique ? Les canons de l’homme idéal ont été établis en Grèce, puis ils ont été parfaits (du verbe parfaire) à Rome. Dans la Grèce antique, leur modèle, c’est l’andreia, c’est-à-dire la virilité idéale. Ce sont d’abord des canons de beauté physique. Il y a cette idée que le meilleur du matériau humain, la perfection humaine, c’est le corps masculin. Il faut avoir des épaules larges, il faut être grand – chez Aristophane, on trouve même des détails sur « la fesse rebondie mais la verge menue ». S’y ajoutent des canons de moralité, notamment issus de la morale stoïcienne. Hercule, qui est le meilleur représentant de l’andreia grecque, est valorisé et admiré pour ses qualités de force physique, sa puissance et sa musculature magnifique, mais aussi pour son courage, son opiniâtreté, sa valeur morale, sa bravoure, sa combativité. Dans ces canons, on retrouve toujours cette double idée de puissance et de maîtrise.
Il fallait être capable de se maîtriser, de se gouverner ? De se gouverner, surtout. C’est cela qui place l’homme au-dessus de la femme, qui est réputée colérique, irrationnelle, irréfléchie, impulsive. L’homme, lui, se pense toujours comme maître de ses émotions et de ses sentiments. Le stoïcisme va introduire l’idée qu’un homme viril doit apprendre à supporter la douleur, et même désirer la mort. À dix-sept ans, le jeune Romain se couvre d’une toge, qui symbolise la pudor, c’est-à-dire non seulement la pudeur physique mais surtout la pudeur des sentiments. Un homme ne doit rien montrer, ne doit ni pleurer ni éternuer ni avoir peur.
J’étais très étonnée de lire que l’homme chez les Romains n’était censé ni cracher ni éternuer, ni renifler ni bâiller !
Oui, parce que ce sont des signes d’effémination. Il faut bien comprendre qu’être un homme, c’est d’abord et avant tout ne pas être une femme. L’effémination est la pire des hantises dans l’Antiquité – et ça l’est resté longtemps.
Même encore aujourd’hui…
Bien sûr. C’est parce que le féminin est déprécié que l’effémination est soupçonnée d’être l’indice de la lâcheté, de la pusillanimité et de la mollesse. La mollesse, c’est la hantise romaine : la mollitia. Ils se traitaient sans arrêt de mollis ! La mollesse renvoie à la passivité féminine, et donc à cette idée que la femme ne se gouverne pas (puisqu’elle subit ses écoulements menstruels), par opposition à un homme qui, lui, est censé gouverner son érection et ses émissions séminales…
Pouvez-vous nous raconter comment fonctionnait le système pédérastique dans la Grèce antique ?
D’abord, il faut comprendre que les catégories mêmes d’hétérosexualité et d’homosexualité n’existaient pas en Grèce. L’homme, le citoyen libre, avait ce qu’on pourrait appeler une polysexualité, c’est-à-dire qu’il avait une épouse légitime, des maîtresses, des concubines (qu’on appelait les hétaïres), et qu’il allait aussi voir des prostituées. Et il était passé dans sa jeunesse par un rituel de passage obligatoire dans la bonne société athénienne : la pédagogie pédérastique. Les hommes s’entraînaient nus au gymnase, participaient à des concours de beauté et se faisaient admirer et séduire par des hommes plus âgés. Il était très mal vu, quand on était un éromène – un adolescent – de ne pas avoir un protecteur, qu’on appelait l’éraste et qui était censé vous viriliser. C’était une éducation intellectuelle, culturelle, qui impliquait des relations sexuelles. Le rapport sexuel était extrêmement codifié, puisque l’éraste, donc le plus âgé, devait impérativement pénétrer analement le jeune homme, et en aucun cas l’inverse ! L’idée, c’était que le sperme de l’homme plus âgé était quelque chose de virilisant. Les Grecs anciens tenaient le sperme en si haute estime, ils le valorisaient tellement qu’on considérait qu’être fécondé par le sperme d’un homme plus âgé contribuait à viriliser le jeune homme.
On retrouve la même idée en Nouvelle-Guinée chez les Baruyas, n’est-ce pas ?
Oui, comme cela a été décrit par l’anthropologue Maurice Godelier, avec un système de fellations rituelles : c’était toujours la même idée que le sperme est virilisant, et surtout qu’il va contrebalancer l’effet jugé néfaste du lait maternel, qui est féminisant pour le jeune homme. La pédérastie grecque est une sorte de rite de passage. Pour devenir adulte, on doit passer par cette virilisation par l’homme plus âgé. Il y a une anecdote assez amusante dans un texte d’Aristophane, Les Oiseaux. Un homme dit à un autre : « Mais comment ? Tu rencontres mon fils alors qu’il quitte le gymnase tout propre sorti des bains, et tu ne l’embrasses pas, tu ne lui dis pas un mot, tu ne lui palpes même pas les couilles ? Et tu prétends être un de nos amis ?! »
Et à Rome ?
Les Romains n’avaient pas du tout les mêmes pratiques, parce que la société romaine est beaucoup plus paternaliste. Le père de famille n’aurait jamais supporté la concurrence d’un éraste dans son autorité sur le jeune. En revanche, ils avaient de petits esclaves sexuels – et parfois tout petits. L’empereur Tibère élevait et dressait des petits garçons, très jeunes, entre deux et quatre ans, à venir nager en apnée entre ses cuisses pendant son bain quotidien – il les appelait “mes petits poissons” – pour qu’ils viennent lui faire des caresses buccales…
Tibère, et beaucoup d’autres : vous racontez qu’il y avait des écoles spécialisées où on éduquait les petits garçons à être des esclaves sexuels. Absolument ! Les pueri delicati. Ils avaient la peau douce, de longs cheveux, ils sentaient bon et venaient agrémenter de leur présence délicate les banquets, et c’était tout à fait accepté socialement.
En lisant votre livre, on se rend compte combien l’éducation des garçons, à travers l’histoire, a souvent été extrêmement violente. À l’époque plus contemporaine, on utilise encore ce proverbe, « qui aime bien châtie bien » : est-ce la pédagogie qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui, l’idée qu’on apprend en frappant ?
Le but, c’est d’endurcir les garçons. Un homme, un vrai, c’est quelqu’un qui encaisse les coups, qui méprise la souffrance et cela n’a rien de naturel… C’est forcément quelque chose qui s’acquiert par ce que j’ai appelé le dressage des corps masculins.
Les corps masculins sont donc dressés comme ceux des animaux ? C’est longtemps resté la base même de l’éducation : on apprenait à coups de taloches, de martinet, de trique. Il fallait souffrir. […] Le mythe guerrier est absolument central dans toute cette construction historique de la virilité : le but, c’est de fabriquer des combattants et des guerriers. Or, comment on fabrique un guerrier ? En lui disant : « Tu n’as pas peur de mourir, tu n’as pas peur de souffrir. » Que ce soit à Sparte ou à l’époque médiévale, où dans les deux cas le service militaire pouvait commencer à quatre ans, c’était des brimades continuelles, des épreuves harassantes pour apprendre à supporter le froid, la faim, les coups. Ce qui m’a aussi beaucoup frappée en plongeant dans l’Histoire, c’est de voir à quel point l’obéissance et la servilité sont centrales dans l’apprentissage. Dans l’armée, on a besoin d’obéissance et de discipline, donc on fabriquait des petits garçons complètement endurcis et fanatiquement obéissants. En France, il n’était quand même pas rare que les instituteurs frappent leurs élèves, y compris dans les années 1950…
Je l’ai moi-même subi à la fin des années 1960 ! On frappait surtout les garçons d’ailleurs, peu les filles. Je me souviens que le maître en CM2 frappait encore à coups de règle sur les doigts.
C’est certainement un point commun partagé par tous nos ancêtres, d’avoir été éduqués de façon violente ?
Oui, c’est aussi en ce sens que je dis que « devenir un homme, c’est un fardeau ». Évidemment, devenir une femme à cette époque-là, ce n’était pas non plus une histoire des plus simples… Disons que ce qui m’a beaucoup frappée, c’est de voir à quel point l’ensemble de ces rituels initiatiques était extrêmement douloureux. Vous avez parlé du rite de la pédagogie pédérastique, mais dans le cadre du service militaire à Athènes, on trouvait aussi d’autres rituels qui étaient très barbares. Par exemple, le rite de marginalisation : un gamin de 17 ou 18 ans qui, pendant plusieurs semaines, est abandonné à ses seules forces dans la nature dans la forêt. Il doit se débrouiller, se cacher le jour et aller chasser la nuit, ou voler, pour se nourrir. Quel est l’intérêt de tout cela sinon de fabriquer un guerrier endurci ? Et c’était la seule finalité : fabriquer du guerrier.
Vous montrez en effet à quel point le modèle central du masculin, c’est le héros – le guerrier, le soldat.
“Vir” vient du sanskrit “virâ”, qui signifie “le héros”. L’héroïsme est fondamental. Le pleutre, le lâche est assimilé au féminin, toujours. Donc un sous-homme, un non-homme. En revanche, celui qui meurt sur le champ de bataille, lui, c’est le parangon de la virilité.
Il est frappant de voir comment les lieux où nous vivons ont été façonnés par l’idéal et l’imaginaire du héros, du guerrier, du soldat. Il y a évidemment une dimension patriotique très forte dans la virilité. Ce qui frappe aussi, c’est la stigmatisation systématique de la lâcheté, le fait que les objecteurs de conscience soient si mal vus. Il y a vraiment une injonction à être un bon soldat, dont nous avons hérité depuis la Grèce antique et qui aujourd’hui, heureusement, commence à être remise en question. L’abolition du service militaire obligatoire, par exemple, est un immense progrès. Il faut se rappeler qu’au e XIX siècle, tous les enfants avaient grandi dans l’obsession de l’épopée impériale de l’armée et dans un culte de la guerre. Les drapeaux, les défilés, les parades : la société entière vivait au rythme du clairon. Évidemment, nous n’en sommes plus là. Mais dans beaucoup de pays, l’idéal archétypique de la virilité reste le soldat.
D’ailleurs vous expliquez aussi comment l’armée, très concrètement, contrôlait la virilité de ses recrues. En fait, l’examen pour faire son service militaire, c’était aussi un examen de virilité.
On trouve de nombreux éléments sur l’entrée dans la conscription dans Histoire de la virilité – une somme exceptionnelle sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello. Il y avait effectivement cette intronisation avec la toise : quand on était petit, on pouvait se faire refouler – en tout cas, on était très mal perçu, moqué et discriminé – alors que le jeune homme grand, beau et athlétique était promis à une belle carrière militaire. Mais ces discriminations ont toujours cours – peut-être pas dans l’armée, mais dans la vie – même à l’embauche ! On le sait, ça. Vous évoquez aussi les conséquences politiques de la virilité, notamment dans le fascisme. Le fascisme vraiment a poussé le culte de la virilité à son maximum…
Oui, et ça passe d’abord par le culte du muscle, de la force et d’une certaine brutalité, portée à sa quintessence. Il est très intéressant de regarder un ouvrage intitulé Fantasmâlgories, récemment traduit en français. L’auteur, Klaus Theweleit, analyse la littérature des corps francs, et il montre que derrière ce besoin de former une carapace dure, brutale, invincible, insensible, il y a une angoisse terrible de la fragmentation, de la dissolution. C’est une obsession chez les nazis, cette peur de l’indifférenciation. L’idéologie nazie, comme souvent les idéologies très dogmatiques, tient absolument au maintien de polarités opposées : l’homme est vraiment un homme, il est radicalement opposé à la femme ; il n’y a rien de commun entre les deux, et les rôles sont clairement démarqués. Bien sûr, l’abomination suprême, c’est l’efféminé ou l’homosexuel – on peut vraiment parler d’un “homocauste” – avec l’extermination des homosexuels. Pourquoi ? Parce que l’homosexuel brouille la différenciation sexuelle. Il brouille les frontières, il abolit les distinctions de classe et de race : il est suspecté d’être dans l’effémination, dans ce que les nazis appellent la juiverie. En fin de compte, l’homosexuel concentre toutes les tares de la dégénérescence, et, surtout, il brouille la différenciation absolue des sexes. Cette idée-là est fondamentale dans le système fasciste… C’est fondamental. Klaus Theweleit le dit très bien : il y a un mépris, une misogynie immense dans le nazisme. Pourtant, les femmes ont été nombreuses à voter pour Hitler, à le porter au pouvoir – avant d’être reconduites à leur cuisine et cantonnées à la procréation. La femme était là pour fabriquer du garçon. Du jeune fasciste.
Votre regard a-t-il été changé par l’écriture de ce livre ? Beaucoup, oui. Initialement, je travaillais sur le féminin. Je tentais de creuser ces phénomènes comme le plafond de verre, les viols, le harcèlement… Mais en creusant le sujet, j’ai compris que le problème venait non seulement des stéréotypes sexués sur le féminin, mais aussi des stéréotypes sur le masculin. En tirant les fils, j’ai vraiment pris conscience de ce que veut dire Bourdieu quand il écrit que la virilité est à la fois un privilège et un piège. En se plongeant dans l’histoire du masculin, on se rend compte que la domination phallique s’est beaucoup exercée sur les femmes, mais qu’elle s’est aussi beaucoup exercée sur le masculin, et qu’on peut réellement parler d’une oppression de l’homme par l’homme. Le thème de “l’homme victime” m’agaçait, parce qu’il est en général utilisé par les masculinistes pour dire que l’homme est victime des femmes... Mais mon regard a changé. Je pense que les hommes sont victimes, effectivement, mais ils sont d’abord et avant tout victimes d’eux-mêmes, et d’une certaine image de la virilité.
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