Les couilles sur la table
Paroles de violeurs ?
Pop Culture Detective119 à l’aide de nombreux exemples pris dans des séries, films et des émissions de télévision : les blagues sur le viol des hommes visent toujours ceux qui sont violés, en les ridiculisant parce qu’ils sont trop faibles pour être respectés. Quand un homme est violé en prison par ses codétenus, beaucoup de gens estiment d’ailleurs que c’est de sa faute – s’il n’avait pas commis des actes répréhensibles, il ne serait pas allé en prison, et il n’aurait pas été violé. CQFD. Cela va sans dire, mais c’est mieux en le disant : rien ni personne ni aucune circonstance ne justifient jamais d’être violé·e.
Au terme de cet éprouvant tour d’horizon des violences sexuelles, on peut donc affirmer que ce qui favorise le viol et le rend si fréquent, c’est à la fois notre complaisance face aux violeurs, l’indigence de nos politiques pénales, judiciaires et policières, nos conceptions misogynes de la sexualité, du consentement et du désir, et, in fine, la société patriarcale dans laquelle nous vivons et qui nous inculque, partout et tout le temps, la supériorité masculine et l’infériorité féminine. C’est en cela que le philosophe Paul B. Preciado peut, avec d’autres, dire que le viol, n’est « pas du tout une exception, mais une technique fondamentale de sexualisation […] Le viol est le meilleur instrument pour produire la féminité en tant que féminité et la masculinité en tant que masculinité, puisque c’est à travers la transformation de la sexualité en violence et notamment de l’hétérosexualité en violence que nous sommes sexué·es. »
PAROLES DE VIOLEURS ?
En réfléchissant au viol, comme à d’autres types de violences, une question revient, obsédante : dans quelle mesure les hommes coupables de violences ont-ils vraiment conscience de ce qu’ils font ? Peut-on violer quelqu’un “sans s’en rendre compte” ? Que se passe-t-il dans la tête d’un homme qui est en train de violer ? Il me paraît difficilement imaginable de ne pas prendre conscience qu’une personne est mal à l’aise, et qu’elle n’est pas consentante. Alors, n’est-ce pas plutôt qu’ils s’en rendent parfaitement compte, mais qu’ils décident de ne pas en tenir compte ? Soit que la non-réciprocité du désir ne soit pas importante, soit qu’elle devienne carrément une source d’excitation.
Et pour s’arranger avec leur conscience, ils ne se disent pas que c’est un viol. C’est le paradoxe que soulignait déjà Despentes dans King Kong Théorie : dès la publication de Baise-moi, son premier roman, elle rencontrait des femmes qui lui racontaient dans quelles circonstances elles avaient été violées ; or, s’étonnait-elle :
« Comment expliquer qu’on n’entende presque jamais la partie adverse : “J’ai violé Unetelle, tel jour, dans telles circonstances” ? Parce que les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, s’arranger, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu’ils ont fait. Ils ont “un peu forcé” une fille, ils ont “un peu déconné”, elle était “trop bourrée”, ou bien c’était une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir : mais si ça a pu se faire, c’est qu’au fond la fille était consentante. […] Dans la plupart des cas, le violeur s’arrange avec sa conscience, il n’y a pas eu de viol, juste une salope qui ne s’assume pas et qu’il a suffi de savoir convaincre. À moins que ça ne soit difficile à porter, aussi, de l’autre côté. On n’en sait rien, ils n’en parlent pas. […] Les hommes condamnent le viol. Ce qu’ils pratiquent, c’est toujours autre chose. »
Ce que semblent confirmer les trois témoignages qui vont suivre.
Le 16 mai 2019, sur Twitter, un journaliste relève un passage d’un livre écrit par un ancien assistant parlementaire, que ce dernier présente comme
son autobiographie. Cette scène semble pour l’auteur anecdotique120 :
« Tard un soir, je m’introduis dans la blonde. Elle est sèche comme du papier de verre. Les yeux mi-clos, du ton geignard de ceux qu’on réveille, elle me dit “Non, non”. Elle secoue mollement la tête, passe ses bras sous l’oreiller. Je continue à pousser. “Non… Non, non…” Rien à faire, le rapport est refusé. Alors j’éjacule froidement. Comme dans un sac. Sans un mot, elle se lève pour s’essuyer. Un sentiment de honte s’empare de moi. »
On a bien là le récit d’un viol du point de vue du violeur : elle est endormie (elle ne peut donc pas consentir), il la pénètre quand même, elle proteste, il a conscience du refus (elle dit non), il décide de ne pas en tenir compte. Quand de nombreux internautes sur Twitter lui ont fait remarquer qu’il s’agissait là d’un viol, l’auteur a persisté à nier. Aucun des arguments soulevés ne l’a convaincu, il a préféré voir dans ces réactions la “haine” de “personnes malveillantes”. Cette capacité d’auto-aveuglement, de déni, me laisse encore stupéfaite.
Il s’agit aussi d’une scène d’auto-valorisation, comme l’a très justement analysé sur Twitter la linguiste Laélia Véron :
« La blonde (qui ne mérite pas de nom), victime du viol, est décrite de manière extrêmement condescendante et négative. Elle a un ton “geignard”, elle réagit “mollement”, elle est chosifiée (c’est comme s’il éjaculait dans un “sac”, elle est sèche “comme du papier de verre”). La “honte” évoquée en fin de paragraphe est factice : c’est une mise en scène de soi en homme torturé, qui vise à éveiller la compassion du lecteur. Le viol fait donc partie de la posture pseudo-subversive de l’auteur, ça contribue à construire son ethos de “je suis un écorché, un rebelle” […] Il n’a aucune honte réelle. S’il avait vraiment honte, il n’aurait pas inclus ce passage, ou il ne l’aurait pas raconté comme cela. »
Depuis que j’ai fait remarquer dans un épisode qu’on n’entendait jamais d’hommes dire qu’ils avaient violé, j’ai reçu plusieurs témoignages d’auditeurs me racontant dans quelles circonstances ils avaient violé. Je ne prétends pas que ces cas soient représentatifs de tous les viols. Je choisis de reproduire deux extraits de ces courriers, avec l’accord de leurs auteurs, parce que même si c’est très difficile à lire, il me semble utile de chercher à comprendre (pas à excuser) ce qu’il se passe de leur côté, comment ils se représentent leurs actes.
Voici Samuel, 22 ans :
« Il y a quelques années, j’ai eu un rapport non consenti avec une ex. J’ai du mal à le dire tant ces mots me paraissent violents et tant ils représentent une chose à laquelle je ne veux pas m’associer, mais je l’ai violée. Notre relation fonctionnait bien, on s’entendait bien, on aimait se voir et faire des choses ensemble. […] J’étais sa première fois. Et elle avait vraiment du mal à parler de sexe, de sexualité. […] Elle était de ces filles qui trouvent grossier de se toucher avant leur première fois, de celles qui ne connaissent donc pas leur corps et qui se livrent à tort entièrement à leur partenaire pour découvrir leur sexualité. Un soir, peut-être saoul (je ne me souviens plus bien mais je crois et j’espère que je l’étais pour rejeter vainement une partie de la responsabilité sur la boisson), nous nous embrassons et commençons à entreprendre quelque chose. Avant que ça ne commence vraiment, elle me dit qu’elle est fatiguée et qu’elle n’a pas envie. […] Moi, j’en ai vraiment envie. Et dans ma tête circule l’idée qu’elle ne connaît pas vraiment son corps, qu’elle ne sait pas si elle en a vraiment envie ou non et que comme elle n’est pas à l’aise avec ça, elle n’ose pas dire ce qu’elle veut. Je remonte donc sur elle et commence à l’embrasser, la toucher et après avoir mis un préservatif, le rapport commence. Je ne me souviens plus bien, mais ses réactions ne me semblent pas changer de d’habitude, elle ne montre quasiment jamais rien et là non plus. Mais je crois que je pensais alors beaucoup plus à moi qu’à elle et je n’ai probablement pas su voir ses réactions… Elle ne m’a rien dit après. Et on est restés ensemble encore plusieurs mois après ça, sans que rien ne se passe vraiment mal, en ayant des rapports sexuels sains, consentis et entrepris par elle à de nombreuses reprises. Pour moi tout allait bien. C’est au moment de la rupture qu’elle m’envoie ce message parmi les autres qui dit que je l’ai violée, ou qu’elle a l’impression que je l’ai violée. C’est une claque pour moi. Je ne m’en étais pas rendu compte et jamais je ne pensais que j’aurais été capable d’aller aussi loin. Je suis aussi un agresseur. Moi qui me pensais à l’écoute des femmes, des corps, moi qui me pensais sensible, doux et attentionné… Et aujourd’hui, à force de me renseigner, je comprends tout de la culture du viol, de cette incompréhension que nous avons, nous les hommes conformés, face au “non”. Et je
comprends qu’effectivement, je l’ai violée. Alors je m’en veux aujourd’hui et je sais que jamais ça ne se reproduira et que je suis bien plus conscient de cette problématique et de à quel point elle est ancrée profondément, parfois cachée derrière nos bons sentiments. »
Pierre, 27 ans aujourd’hui, m’a envoyé un très long texte introspectif exposant comment il avait construit sa sexualité et son désir. À l’âge de 13 ans, il viole une camarade de classe, lors d’une fête :
« J’avais toujours mes mains sur son corps. Puis j’ai commencé à vouloir l’embrasser, ce qu’elle a refusé. Et appliquant la seule méthode qui fonctionnait dans mon esprit, j’ai insisté, puis insisté, puis insisté. Je n’ai pas écouté ses “non”, seul mon désir existait. Je l’avais acculé contre le capot d’une voiture, nous étions dans la rue, en pleine nuit. Et comme c’était une des rues principales pour entrer dans le village je ne voulais pas qu’on nous voie et je l’avais alors entraînée dans le champ d’en face. À l’abri des regards j’ai alors continué à insister, et l’ai forcé à démarrer une fellation. Puis black-out total. Je me suis réveillé le lendemain dans mon lit. Jusqu’à présent je n’ai pas de souvenirs de l’entièreté de ce qui s’est passé cette nuit-là. […] J’avais un sentiment étrange, partagé entre la peur sincère de lui avoir fait mal et j’étais en même temps terriblement fier d’avoir eu un début de rapport sexuel. Préliminaire que je me suis empressé de raconter à mes amis qui après m’avoir félicité se sont empressés de charrier [la jeune fille] en blaguant sur “les champs de Neuilly” qui seraient propices à la détente… »
Puis, la jeune fille menaçant de porter plainte, il panique.
« J’avais déjà entendu ce mot [viol], mais jamais je ne l’avais associé à mon comportement. Je savais simplement que c’était quelque chose de très grave. Ça n’a par contre pas été un grand moment d’introspection sur ce qui clochait chez moi. C’était davantage la perspective que mes parents puissent être informés par les policiers que j’avais commis
quelque chose de mal qui m’effrayait. »
J’avoue être toujours perplexe après la lecture de tels témoignages. Je me dis que je répondrai plus tard, quand je saurai quoi répondre. Mais je ne trouve pas. J’ai donc posé la question à la militante féministe Valérie Rey-Robert, qui reçoit elle aussi de nombreuses lettres de ce type. Statistiquement, parmi vous qui êtes en train de lire ces lignes, certain·es ont commis des violences sexuelles ; et si ce n’est pas vous, ce sont vos ami·es, vos proches, vos parents. Alors si vous savez que vous avez violé, quelle est la juste attitude à adopter ?
Valérie Rey-Robert pense, et je suis d’accord avec elle, qu’aller implorer le pardon auprès d’une victime peut être nocif si vous n’avez plus de contact intime avec elle ; pour de multiples raisons, la victime peut ne pas avoir conscience qu’elle a été violée, ou ne pas du tout avoir envie d’en parler – ça serait lui faire une nouvelle violence que de lui imposer cette discussion. Pour ceux qui continuent de vivre avec la victime (dans le cas par exemple de viols conjugaux), Valérie Rey-Robert pense qu’il est important de demander à cette personne ce qu’elle souhaite. Et dans tous les cas, les violeurs devraient s’interroger eux-mêmes sur les raisons qui les ont poussés à commettre ces actes, mais sans se déresponsabiliser.
Car là est le grand écueil : il ne s’agit pas d’utiliser le concept de culture du viol pour se déresponsabiliser ; Ce n’est pas ma faute, c’est la culture du viol ; Je ne savais pas, je n’avais pas compris ; Tout mon environnement m’a poussé à violer. Pour moi cela n’a d’utilité que si c’est le début d’un processus de remise en question profonde de ses comportements, de ses pratiques, de ses valeurs.
« La seule question concernant le viol
qui devrait nous préoccuper c’est :
comment faire pour que cela ne se
produise plus »