Les couilles sur la table
Harcèlement de rue ou au bureau : même combat
vous êtes témoin d’une situation de harcèlement ?
Marilyn Baldeck : « Les zorros, ce sont des hommes qui joueraient les chevaliers servants ou les avocats des femmes qui n’ont rien demandé, qui mettraient en place des démarches qu’elles n’ont pas souhaitées : c’est complètement contre-productif. Les zéros, ce sont des hommes qui font comme si le comportement ne les concernait pas, du genre ce sont des grandes filles, elles peuvent se débrouiller toutes seules, et ne font absolument rien. Pour nous, l’attitude adaptée ce n’est pas de ne pas faire les choses à la place de la personne harcelée ; mais de prendre position, en tant qu’homme. De dire, par exemple : Moi, à titre personnel, cette situation de harcèlement me dérange. En tant qu’homme je suis incommodé d’être exposé à cette culture machiste, à ces comportements misogynes, à ce harcèlement sexuel ; et je vous demande d’arrêter, pas parce que je prends la défense de telle ou telle femme mais, parce que moi je n’en peux plus. Ainsi, ils se placent en tant que victimes secondaires du système. Et c’est cela qu’on attend d’eux : qu’ils considèrent qu’ils ont plus à gagner de s’affranchir de la norme dominante que de la conforter. »
Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact du mouvement #MeToo, et savoir si ces comportements inacceptables de violences sexuelles, notamment au travail, vont être moins tolérés qu’avant. Mais l’un des enseignements de ce mouvement, et j’espère qu’on ne l’oubliera pas, c’est d’abord l’ampleur et la banalité inacceptables des violences sexuelles, dans tous les milieux de travail, et dans tous les pays du monde ; mais c’est aussi, sur le versant positif, la force et le courage qui naissent de la constitution de collectifs.
HARCÈLEMENT DE RUE OU AU BUREAU : MÊME COMBAT
En sortant de cet entretien avec Marilyn Baldeck, j’ai repensé aux cultures des entreprises dans lesquelles j’avais travaillé, comme serveuse, hôtesse d’accueil, secrétaire et journaliste. Ainsi, dans l’une des rédactions où j’ai travaillé, des chefs et des collègues me faisaient tous les jours des remarques sur mon apparence physique. Ils me félicitaient si mes sourcils étaient bien épilés, si j’avais maigri, s’ils me trouvaient bien habillée ; la taille de ma poitrine était un fréquent sujet de plaisanteries ou de remarques. Parmi les hommes plus âgés de la rédaction, certains ne communiquaient avec moi que sur le mode du flirt condescendant ; je pense qu’ils ne s’en rendaient même pas compte. Ce n’était ni méchant ni hostile de leur part, ils ne cherchaient pas à me nuire : je pense qu’ils n’arrivaient tout simplement pas à envisager une autre façon d’interagir avec une jeune femme de vingt ans. Je n’étais pas d’abord une collègue, avec qui ils auraient pu échanger des réflexions sur l’actualité, j’étais avant tout une jeune femme, avec qui ils pouvaient badiner. Ils se pensaient galants. Et de mon côté, je dois reconnaître que je me prêtais, un peu gênée, à ce script relationnel affreusement étroit ; parce que je ne savais pas encore comment faire autrement, parce que c’est comme ça que j’ai été socialisée, à faire plaisir, à être mignonne. C’est en lisant le livre de Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, que j’ai compris clairement les ressorts de cette attitude de soumission (on y reviendra dans la partie Exploitation).
À la réflexion, je ne vois pas de différence profonde entre leurs attitudes et celles des harceleurs de rue. Dans les deux cas, je les analyse comme des performances de masculinité, entendue comme le privilège de pouvoir commenter l’apparence des femmes, de les interrompre, de leur imposer des interactions sexualisantes. Sauf que dans un cas on appelle ça du harcèlement de rue, et dans l’autre, de la galanterie. Un vrai cas d’école, qui vient valider la puissance de l’analyse de Raewyn Connell : les deux pratiques sont la masculinité comme privilège et comme pouvoir ; mais l’une est valorisée, souhaitée, légitimée, c’est-à-dire perçue comme normale (parce qu’elle est le fait des classes dominantes, de la masculinité hégémonique), l’autre est perçue comme déviante et répréhensible (parce qu’elle est associée aux masculinités populaires et marginalisées).
Le style diffère – plus ou moins raffiné, plus ou moins cru, plus ou moins imaginatif – mais pas les effets : dans les deux cas les harceleurs de rue et les galants du bureau me ramenaient à ma condition de friandise visuelle. Dans les deux cas ils m’incitaient à passer un temps considérable à me préoccuper de mon apparence – pour avoir l’air jolie mais pas salope, pour recevoir des compliments mais pas me faire emmerder. Dans les deux cas, ils m’imposaient leur script relationnel : la seule relation qu’ils avaient l’air d’envisager avec moi, c’était de me baiser ou de flirter ; les deux me réduisant à une position d’objet sexuel. Sauf que dans un cas je pouvais me permettre de les insulter et de leur dire d’aller se faire voir, et que dans l’autre j’ai choisi d’être polie et d’accepter en souriant de me soumettre à leur condescendance… et même, de tenter de la retourner à mon avantage. J’avais intégré ces contraintes, j’avais bien compris qu’une des façons de gagner de la valeur dans ce monde professionnel, c’était de me soumettre à ces attentes – être pimpante, avenante, de compagnie agréable – parce que je n’étais pas en position de les négocier. Les hommes de la rédaction avaient le droit de passer à l’antenne en étant mal fringués, mal coiffés ; les exigences d’apparence physique pour les femmes étaient infiniment plus élevées. D’ailleurs, à partir d’un certain âge, elles disparaissaient : la hiérarchie leur préférait des filles plus jeunes. Je me souviens encore du jour où j’ai proposé un reportage sur le harcèlement de rue. Ces mêmes hommes, aux comportements et mentalités sexistes, se sont dits horrifiés de ce que je leur racontais. Ils condamnaient des comportements rustres et grossiers (tout en persistant à les croire exceptionnels, le fait de “malades”) : les mettre à distance leur permettait de se rassurer – eux au moins n’étaient pas comme ça !
Ce mécanisme de structuration des masculinités est très puissant, et s’applique à bien d’autres situations, comme nous allons le voir : ceux qui sont sexistes et misogynes, ce sont toujours les autres. Les pratiques des hommes de notre propre classe sociale, groupe racial, milieu socioculturel, c’est toujours autre chose : gaillardise, grivoiserie, galanterie, séduction à la française, libertinage. C’est pourquoi toute cette répression contre le
harcèlement de rue en plus d’être inefficace71, me paraît injuste : c’est toujours aux mêmes qu’on s’attaque. Dans les couloirs des bureaux ou de l’Assemblée nationale, les harceleurs et les sexistes sont encore tranquilles. Si on veut vraiment que les femmes cessent d’être harcelées, alors il faut s’attaquer à tous les harceleurs, dans tous les milieux.
« Ceux qui sont sexistes et misogynes,
ce sont toujours les autres. »
Et au final, pour revenir au travail, que faire ? Là encore, la solution passe nécessairement par la prise de conscience des privilèges que confère un monde construit au masculin-neutre. Comme pour la ville, comme pour la construction des objets, si on ne prend pas en compte dans le monde du travail le point de vue, les besoins, les spécificités des personnes qui ne sont pas des hommes blancs hétéros valides, elles continueront à en être mécaniquement exclues. On ne peut pas attendre passivement que la situation s’équilibre. Dans une sphère publique historiquement pensée au masculin-neutre, il est injuste d’attendre des femmes qu’elles s’y adaptent. Et symétriquement, il me semble important que les hommes comprennent comment, même s’ils sont irréprochables dans leur comportement, s’ils n’ont jamais exclu, harcelé ni agressé personne, ils bénéficient du privilège masculin, sans rien faire. Juste en existant.
À l’heure de conclure cette partie, je voudrais insister une dernière fois sur la force du masculin-neutre. Être la norme, c’est un privilège. Être la norme, c’est ne jamais avoir à se remettre en question. C’est naître et vivre avec un sentiment de légitimité tranquille. C’est évaluer le monde selon sa propre perspective et la croire toujours objective… Aucun bénéficiaire de privilège n’a objectivement intérêt à le remettre en question.
Je comprends que quand les privilèges sont nommés et identifiés, cela
provoque des réactions de déni outré, de colère, de peur, et d’opposition72. Parce que la reconnaissance du privilège fait naître des questionnements sur sa propre histoire : ai-je vraiment mérité la place que j’occupe, ou est-ce que tout un système de hiérarchisation a fait en sorte que je sois favorisé·e, juste parce que je suis né homme, parce que je suis né·e blanc·he, parce que je suis né·e dans une famille bourgeoise et pas d’ouvriers ? Des questionnements sur sa valeur morale : si je bénéficie de privilèges sans activement combattre le système qui les permet, est-ce que cela fait de moi “une mauvaise personne” ? Parce que si on pense que cet ordre est injuste, alors on ne peut plus, sans être incohérent, ne pas essayer de le combattre. Et c’est cela, à mon avis, que beaucoup veulent s’épargner – trop d’efforts, trop de changements, trop de questionnements, trop de troubles.
Réflexions sur la question gay, de Didier Eribon (Fayard) Des intrus en politique - Femmes et minorités : dominations et
résistances, de Mathilde Larrère et Aude Lorriaux (éditions du Détour)
Cours petite fille ! Collectif (éditions des Femmes) Boys’ Don’t Cry, sous la direction de D. Dulong, C. Guionnet et É.
Neveu (P.U.R.)
54. « Les Hommes en bleu. Une ethnographie des masculinités dans une grande entreprise de distribution », doctorat de sociologie soutenu en 2018 à Paris 8.
55. Laure Bereni et Alban Jacquemart, « Diriger comme un homme moderne – Les élites masculines de l’administration française face à la norme d’égalité des sexes », Actes de la recherche en sciences sociales, 2018.
56. Tonja Jacobi et Dylan Schweers, « Justice, Interrupted : The Effect of Gender, Ideology and Seniority at Supreme Court Oral Arguments », Virginia Law Review, 2017.
57. Céline Delcroix, « Les professeur·e·s des écoles au regard du genre : des carrières à deux vitesses ? », Carrefours de l’éducation, Cairn.info, 2011.
58. Thomas Roulet et Sébastien Stenger, « Pourquoi les discours sur la performance nourrissent l’homophobie au travail », Harvard Business Review, 2017.
59. Voir épisode 35, La Ligue du Lol : la force du boys’ club.
60. Vincent Coquaz, Robin Andraca et Emma Donada, « Huffpost : 3 journalistes licenciés pour avoir insulté des collègues femmes dans un groupe privé », Libération, 11 février 2019.
61. Guillaume Lecaplain et Anaïs Moran, « Lycée Saint-Cyr, un an après : “Finalement, rien de rien n’a changé”», Libération, 27 mars 2019.
62. Marion Garreau et Marine Protais, « Porno, blagues et dragues lourdes… pas facile d’être une femme à l’école 42 », L’Usine Nouvelle, 16 novembre 2017.
63. Maurice Daumas, Qu’est-ce que la misogynie ?, éditions Arkhê, 2017.
64. Rachid Zerrouki, « Peut-on rire de tous ? », Slate, 18 janvier 2018.
65. Sarah Labarre, « Les féministes, les réseaux sociaux et le masculinisme : guide de survie dans un No Woman’s Land », Le Mouvement masculiniste au Québec : l’antiféminisme démasqué, Les éditions du Remue-Ménage, 2015.
66. Ces hommes qui m’expliquent la vie, L’Olivier, 2018.
67. « Enquête sur le harcèlement sexuel au travail », IFOP / Défenseur des droits, janvier 2014.
68. Michaël Hajdenberg, « Harcèlement sexuel : victoire des nettoyeuses de la gare du Nord », Médiapart, 10 novembre 2017.
69. Après un classement sans suite et l’abrogation du délit de harcèlement sexuel, le Tribunal correctionnel de Bobigny condamne M. V pour harcèlement moral à l’encontre de son ex-subordonnée. À lire sur le site de l’AVFT, 21 juillet 2016.
70. Michel Pourcet, « Harcèlement sexuel : un mode managérial tactile condamné », FO, 26 novembre 2017.
71 er . En France, depuis le 1 août 2018, les « outrages sexistes » sont passibles d’une amende, 90 euros au minimum. En Belgique, une loi contre le harcèlement de rue existe depuis 2014, sans presque aucun effet.
72. C’est ce qu’on appelle la “fragilité des privilégié·es”. Quand des personnes blanches nient avec émotion les privilèges dont elles bénéficient dans un système raciste, c’est “la fragilité blanche”, comme l’a conceptualisée la sociologue Robin DiAngelo dans White Fragility : Why It’s So Hard for White People to Talk About Racism, Beacon Press, 2018.
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Prendre conscience d’une partie de son privilège masculin, c’est ce qu’a tenté de faire l’invité de l’épisode 14, Raphaël Liogier : je pense que beaucoup d’hommes pourront se reconnaître dans ses réactions face à #MeToo. D’abord le déni de réalité (ça ne l’intéressait pas), ensuite la prise de conscience de l’ampleur des violences sexistes, et enfin une tentative d’introspection personnelle et de reconnaissance de sa propre responsabilité dans le maintien de ce système.
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