Les couilles sur la table
Le viol comme performance de masculinité
• Le viol est un crime beaucoup plus répandu qu’on ne le pense : entre 25 %
et 43 % des hommes disent avoir perpétré au moins une fois dans leur vie une agression sexuelle, ou une pénétration par la contrainte.
• Les violeurs ne sont pas des inconnus : 80 % des femmes violées l’ont été
par des hommes qu’elles connaissaient – mari, ami, voisin, professeur, membre de la famille…
J’insiste sur ce chiffre. Car si nous sommes entouré·es de femmes qui ont été violées, cela signifie que nous avons aussi, toutes et tous autour de nous, des hommes qui ont commis des violences sexuelles. Les violeurs ne sont donc pas des monstres. Ils ont le visage d’hommes que nous connaissons, que nous aimons, à qui nous faisons confiance. C’est évidemment insupportable de penser que nos amis, frères, cousins, pères, puissent être des violeurs, comme le reconnaît Noémie Renard :
« Il y a un décalage incongru entre la nature de ces violences et la banalité de ceux qui les commettent. Comment croire que ce gentil voisin ait pu violer sa nièce ? Comment imaginer que le prêtre de la paroisse ait pu sexuellement agresser des enfants ? Cela remet brutalement en question une représentation du monde selon laquelle ces violences sont le fait des “autres”, des hommes particulièrement sauvages et violents, et avec lesquels nous n’avons absolument rien à voir : le “voyou de banlieue”, le “prolo incestueux”, le “psychopathe”, le “pervers”, les “élites décadentes”… »
Identifier et repérer cette culture du viol permet donc de mieux comprendre pourquoi les violences sexuelles sont si répandues dans nos sociétés. De la même façon, s’intéresser à la manière dont on éduque les garçons est un moyen de mieux comprendre ce qui lie si étroitement la masculinité et le viol.
LE VIOL COMME PERFORMANCE DE MASCULINITÉ
On l’a vu tout au long de ce livre, notre société considère encore, de mille manières différentes, que les désirs des garçons sont plus importants que ceux des filles. Quand on viole quelqu’un, on considère que son propre désir et sa volonté sont plus importants que ceux de l’autre. Si la masculinité est conçue comme une domination sur les femmes, alors on comprend comment le fait d’exercer cette forme de domination peut renforcer le sentiment de masculinité de l’agresseur. Le viol peut donc être analysé comme une performance de masculinité
On ne manque pas d’exemples de sociétés qui, à ce titre, l’encouragent plus ou moins explicitement. Au Moyen Âge, en France, des bandes de jeunes hommes se livraient ainsi à des sortes de compétition pour violer ensemble le plus de femmes possible, performance qui leur permettait de se mesurer entre eux, sans aucun risque d’être punis, évidemment, tant la
honte et les risques pour leurs victimes étaient grands107. De nos jours, au sein de certaines fraternités élitistes sur les campus américains, ainsi que l’a montré le sociologue Michael Kimmel, le viol et les viols collectifs peuvent être vécus comme des moyens pour de jeunes étudiants d’affirmer leur
virilité et leur appartenance au groupe108. Dans les corps de métiers extrêmement masculinisés, comme les pompiers, l’armée, la police, on recense aussi de nombreux cas de viols collectifs, commis sur des hommes et des femmes, par exemple lors de bizutages ; viols qui renforceraient les liens des hommes entre eux.
L’anthropologue Christine Hamel s’est entretenue avec plusieurs hommes qui avaient commis des viols collectifs avec leurs amis. Leurs victimes étaient des femmes qu’ils connaissaient, dont ils avaient gagné la confiance, parfois même qui étaient leurs petites amies ; elles pensaient passer un après-midi avec des amis, quand ils avaient décidé de les violer. Leur témoignage est édifiant.
« Il ressort de ces récits que les filles […] sont niées dans leur personne et réduites à un objet de structuration du groupe de pairs. Elles sont considérées comme la propriété indivise du groupe et violées au nom de la fraternité qui unit les garçons, car “faire tourner les meufs” consiste d’abord et avant tout à “faire croquer à ses potes”, ce qui constitue un code tacitement partagé. La sexualité est aussi pensée comme un moyen