Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 24 sur 56

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Les couilles sur la table

Focus épisode « Une autocritique du mâle »

Une autocritique

 

du mâle

 

Raphaël Liogier est sociologue et

philosophe, professeur à l’IEP d’Aix-en-

Provence. Il est l’auteur d’une quinzaine

d’ouvrages sur la mutation des identités,

les croyances et les mythes

contemporains, la religion, le travail, les

robots… Il a publié en mars 2018

Descente au cœur du mâle : de quoi

#MeToo est-il le nom ?

 

En octobre 2017, la révélation de l’affaire

Weinstein a déclenché une vague historique de témoignages de femmes de tous pays et de tous milieux sur la banalité des violences sexuelles, du harcèlement, de la misogynie dont elles sont victimes : c’est le mouvement #MeToo. Enfin les femmes semblaient écoutées, enfin on en parlait publiquement : ça faisait du bien. Mais les hommes avaient-ils quelque chose de sensé à répondre à ce que nous, par millions, étions en train de dire ? Eh bien… pas vraiment. Il y avait bien eu quelques tweets, quelques témoignages isolés. Mais de la part des intellectuels, des artistes, des politiques, c’était le silence… ou alors une levée de boucliers – et tous ces hommes qui se demandaient, la bouche en cœur : mais comment on va faire pour draguer, maintenant ? Et dire que ce sont les féministes qu’ils accusent de “tout confondre”, drague et harcèlement… J’ai donc apprécié, à sa parution, la tentative de Raphaël Liogier de dresser un bilan introspectif, intime autant que collectif, de ce que lui ont appris les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. D’autant plus qu’il est le seul de mes invité·es à n’être ni familier des études de genre ni engagé dans les luttes féministes. Maintenant que plus personne ne peut faire semblant d’ignorer l’ampleur des violences sexuelles infligées aux femmes, que peuvent faire les hommes ? Quelles seraient les justes attitudes à adopter ?

 

Raphaël Liogier, vous vous décrivez dès la deuxième phrase de votre livre comme “homme, européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétéro”. Pourquoi ?

C’était important de l’écrire pour signifier que je n’allais pas parler des femmes, parce que j’en serais tout bonnement incapable, mais que je voulais écrire sur le regard des hommes sur les femmes.

 

Vous écrivez qu’en lisant tous ces tweets, vous vous êtes senti heurté dans votre virilité. Pourquoi ?

Parce que même si je ne me sentais pas coupable de harcèlement et de viol en tant qu’individu, je me sentais responsable en tant qu’homme, de ce regard qu’on pourrait appeler le regard de la sexualité weinsteinienne. À partir du néolithique, non seulement les femmes ont été mises à l’écart, reléguées dans le monde domestique, mais elles sont devenues elles-mêmes une domesticité, c’est-à-dire un objet, source de prestige, à accumuler. D’où l’idée qu’introduire son sexe dans un vagin de femme équivaut à prendre quelque chose, à la prendre même, à la soumettre. Une matière passive qui devient, comme tout bien, une sorte de valeur dans une sorte de marché et qui perd de la valeur à l’usage. D’où, la sexualité féminine…

 

Vous faites allusion à cette idée que plus une femme a de partenaires sexuels, moins elle a de la valeur ?

Exactement. Alors que pour les hommes, c’est une source de prestige.

 

Mais quel est le rapport entre Weinstein et tous les hommes ? Diriez-vous que les hommes sont élevés pour avoir une sexualité weinsteinienne ? Que chacun à son niveau, tous ont cette mentalité, qui est de coucher avec des femmes pour accroître leur capital – ou plutôt de jouir du pouvoir qu’ils ont sur les femmes ? Vous écrivez par exemple qu’il est assez classique que des hommes veuillent coucher avec des femmes, pas tellement pour le plaisir sexuel qu’ils vont en retirer, mais pour le plaisir de s’en vanter auprès des copains, le lendemain.

Ça n’exclut pas le plaisir sexuel… Mais le plus important c’est l’acte de possession du corps de l’autre. Il est vrai que les femmes ont intériorisé, pendant des millénaires, l’idée que leur corps est quelque chose qu’elles négocient. En se soumettant au regard des hommes, elles ont fini par nier elles-mêmes leur plaisir, en le décalant ou en l’oubliant, puisque, étant représentées comme un objet de jouissance, elles ne pouvaient pas elles-mêmes jouir. C’est ce que j’appelle (au-delà de l’excision physique qu’on trouve dans certaines sociétés) l’excision morale, qu’on retrouve dans toutes les sociétés, y compris la nôtre.

 

Mais du côté des hommes… ?

Tant que le regard des hommes sur le corps des femmes n’aura pas changé au point de reconnaître que les femmes peuvent agir avec leur corps de façon libre, les autres égalités seront fragiles. Parce que le cœur de l’inégalité depuis le néolithique, ce qui a justifié l’inégalité économique, ce qui a justifié l’inégalité en droit, c’est le rapport au corps.

 

Pourquoi un tel acharnement, depuis la nuit des temps, des hommes contre les femmes ? Vous dites que la grande peur des hommes, c’est celle de la puissance des femmes. Nietzsche dit que la violence naît de la peur et du sentiment d’impuissance…

Exactement. La caractéristique du viol, c’est qu’il conduit à une culture de la réassurance d’une force dont on n’est pas sûr. Voilà pourquoi la masculinité porte à une culture du viol. Et violer sert à réassurer sa masculinité.

 

Avec cet essai, vous avez voulu « engager pleinement votre personne ». Qu’est-ce qui a changé en vous, Raphaël Liogier, depuis #MeToo ?

Au départ je n’avais pas prévu d’écrire ce livre. Je n’avais entendu parler de #MeToo que dans les médias, sans prendre la peine d’aller lire les témoignages. Je répétais un peu bêtement ce que j’entendais : c’est de la vengeance ; c’est la mort du flirt et de la galanterie ; on pourra plus draguer, etc. Un jour, j’en discute avec une amie qui me dit : « Tu n’as vraiment rien compris. Tu passes vraiment à côté, et ça me met en colère » — bref, elle m’engueule plus ou moins. Je me sens un peu vexé et elle me dit : « Est-ce qu’au moins tu es allé sur Twitter lire les témoignages ? » J’ai dit oui, alors que c’était faux. Quand j’ai raccroché, j’y suis allé. Et j’ai lu. Et même si moi je n’ai pas violé ni harcelé, j’ai compris que par mon regard, ma façon d’être, je participais à cette masculinité-là. Je me suis souvenu de la cour d’école. Quand j’étais adolescent, j’étais souffre-douleur ; je crois que pour compenser j’ai surenchéri dans la virilité. J’ai compensé en prétendant que j’étais sorti avec des filles avec qui je n’étais pas sorti, par exemple. Toute une série de choses qui sont liées à ce capitalisme sexuel. Donc, je me suis dit : certes je ne suis pas un harceleur, mais je vois bien que j’entretiens, moi aussi, ce rapport au corps des femmes.

Il y a des livres qu’on écrit et il y a des livres qui vous écrivent plus que vous ne les écrivez. Ce livre, il m’a écrit, il m’a forcé à changer mon regard sur les femmes, que je croyais être ultra progressiste et très positif.

 

Concrètement ?

Concrètement, je me suis rendu compte que dans mon comportement, dans ma manière d’être, dans mes fantasmes, dans ma vision, même dans ma sexualité, je suis dans une forme de condescendance dont je n’avais pas conscience. #MeToo m’a permis de comprendre, de façon encore plus émotionnelle, ce que j’avais déjà plus ou moins compris intellectuellement : que le cœur de l’inégalité, c’est le corps. On fait en sorte de parler d’autre chose – le droit, l’économie… – alors que c’est ça qui le justifie. Pour autant je ne peux pas abandonner ma masculinité, ma virilité. Comme je pense que la plupart des femmes ne peuvent pas abandonner leur féminité. Donc, vous croyez à la masculinité saine ?

Je crois qu’on peut dépasser une masculinité fermée, qui a été celle de l’oppression et que ça permet de décloisonner les rapports. Plutôt que de transformation, je préfère parler de “transvaluation”. La transformation implique qu’on se débarrasse des formes. Transvaluation, ça veut dire qu’on garde les formes, puisqu’elles se sont construites depuis des dizaines de milliers d’années. On les garde, mais on leur donne une autre signification, ouverte.

 

Comment cela pourrait-il se matérialiser ? Vous écrivez, page 9 : « Ils ont du mal, j’ai du mal, nous avons du mal, à redéfinir nos ambitions d’homme, nos fantasmes d’homme, nos comportements d’homme, nos désirs d’homme. Peut-on vraiment redéfinir ses désirs ? » Je crois au va-et-vient entre nos comportements et l’intelligence. Entre les deux, nos sentiments se transforment petit à petit. C’est comme le yoga, que je pratique régulièrement : on ne peut pas être souple d’un seul coup, parce que si on force on se fait une élongation, et le muscle se rétracte encore plus. Donc, au lieu d’essayer de tout changer d’un coup, il faudrait faire une sorte de… yoga de la virilité.

 

Pourquoi est-ce tellement difficile de se reconnaître comme dominant, quand on l’est ? De réaliser qu’on a les privilèges liés à son genre ? Lorsqu’on reconnaît qu’on est dominant, on doit remettre en cause son propre mérite, sa propre situation. […] C’est ce que j’appelle la responsabilité, sans forcément la culpabilité.

 

Qu’est-ce cela veut dire, de se reconnaître responsable mais pas coupable ? La culpabilité, c’est individuel. J’ai fait ceci ou cela, et donc je bats ma coulpe. Cette culpabilité, elle permet parfois de se déresponsabiliser – comme dans la religion catholique : je suis coupable, mais je vais dire trente Pater, cinquante Ave Maria, etc. Je pense que nous devons progressivement nous exercer, non pas à nous autoflageller, mais à sortir de la définition rigide et fermée de la virilité, qui suppose le regard dépréciatif capitalistique sur le corps des femmes.

 

La responsabilité de chacun des hommes, ça peut aussi être une responsabilité face à leur entourage : amis, collègues, pairs… Pour briser la solidarité masculine.

Bien sûr, la responsabilité suppose un engagement positif. S’engager le plus individuellement possible dans mon comportement sexuel, par exemple, et à m’engager ensuite socialement, politiquement, économiquement, dans mes discours.

 

Dans votre vie professionnelle, voyez-vous ce que vous pouvez faire pour assumer cette responsabilité ?

Je le fais déjà à titre individuel, dans mes conversations. Parce que je veux être dans la vérité, je fais attention non seulement à ce que je dis, mais aussi à ce que j’éprouve. J’essaie de réfléchir à la structure même de mon désir. Et le seul fait de le verbaliser – comme dans une psychanalyse – me met en recul. C’est intéressant parce que le désir de domination est quelque chose de fantasmatique dont on ne pourra pas sortir – et peut-être même, dont grand nombre de femmes ne pourront pas sortir. Cette excision morale, qui était liée à la féminité fragile, c’est ce qu’on retrouve dans la tribune du Monde sur la « liberté d’importuner » [signée par un collectif de femmes, dont Catherine Deneuve et Catherine Millet] : ce sont des femmes qui ne sont pas prêtes à abandonner le confort de leur propre fragilité, de leur propre charme, d’être dominées en quelque sorte. Pour reprendre une idée de Simone de Beauvoir : la guerre des sexes, c’est quand même la seule guerre au monde où ne peut pas s’empêcher d’être un peu complice de ses ennemis.

 

Votre livre s’achève par deux pages que j’ai trouvées très belles, qui sonnent un peu comme un programme. Est-ce que vous voulez bien en lire la fin, s’il vous plaît ?

Il faudrait pouvoir lâcher prise, vraiment. Ne plus assigner et s’assigner l’autre et soi, en rôle préconçu. Ne plus assigner une identité préconçue, ni celle de la reproductrice, ni celle de la poupée Barbie, ni celle du héros, ni celle de celui qui sait, ni celle du tombeur, ni rien d’autre de prédéterminé. Parvenir à fluidifier les situations. Ne pas s’arc-bouter sur une image fixe, de l’homme que nous devrions être et surtout paraître. Surmonter l’éventuelle honte ou l’embarras qui peut surgir lors d’une rencontre ou dans une relation, avec une femme qui gagne plus d’argent, qui a plus de succès, qui occupe une fonction hiérarchique plus élevée, qui a eu une vie sexuelle plus épanouie, ce qui n’empêche pas de séduire, de jouir du consentement de l’autre. En quête de sexe épisodique ou de grand amour, peu importe. Ne plus voir en l’autre une cible à atteindre, un objet à saisir, l’occasion d’une démonstration de force, mais un sujet volontaire et désirable, parce que volontaire, qui ne se dégrade nullement, en se comportant aussi librement que nous. L’égalité est libératrice, parce qu’elle révèle les artifices du théâtre social qui nous imposait, à l’un comme à l’autre, un rôle écrit d’avance. S’ouvre alors un espace de confiance en soi et en l’autre, comme une terre inexplorée, où quelque chose de nouveau et de commun peut se construire.

 

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