Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 39 sur 56

Pages du PDF

Les couilles sur la table

L’érotisation de la violence et de la contrainte

 

Il semble que l’érotisme occidental se soit construit au cours des siècles sur l’idée que les femmes étaient ambiguës quant au consentement, et que c’est justement ça qui soit excitant : la violence et la domination sont érotisées, et le non-consentement est vécu comme excitant.

Nous avons, collectivement, un énorme problème avec le consentement. 18 % des Français·es pensent qu’une femme peut prendre du plaisir à être forcée – et ielles ont été interrogées un an et demi après le début du

mouvement #MeToo115. C’est à peine moins que trois ans auparavant (21 %). Le “non” d’une femme ne serait donc pas un réel “non” mais une sorte de jeu érotique ; c’est le “elle dit non, mais en fait ça veut dire oui”.

 

« Pourquoi la violence infligée aux

 

femmes est-elle sexuellement si

 

excitante ? »

 

C’est un schéma qu’on retrouve souvent dans nos films, nos séries, nos romans. Dans Star Wars (1980), Leïa repousse à plusieurs reprises les avances de Han Solo ; il finit par la plaquer contre un mur et l’embrasser de force. James Bond dans Goldfinger (1964) viole Pussy Galore dans une étable. Dans ce qui est longtemps resté l’un de mes films préférés, Attache-moi (1989), de Pedro Almodóvar, le héros kidnappe, attache et séquestre une jeune femme, qui finira par tomber amoureuse de lui. On peut aussi citer Un dernier tango à Paris, À bout de souffle… et tellement d’autres : la liste est malheureusement longue.

Tandis que, pour écrire ce livre, je me replonge dans tous les récits et analyses des violences intimes commises par des hommes, je tente de me changer les idées pendant les pauses en me réfugiant dans ce qui a toujours été ma source de réconfort : la littérature. Mais, là encore, la culture de la violence masculine dans laquelle nous baignons depuis si longtemps me rattrape. Feuilletant les carnets dans lesquels je collecte mes citations favorites, je tombe sur une scène de Cent ans de solitude de García Márquez (1968), qui est l’un de mes romans préférés. À l’époque je l’avais recopiée parce qu’elle me semblait être une sublime scène de sexe : Aureliano trouve Amaranta magnifique (il fantasme sur elle depuis des années, il a imaginé « chaque nuance de sa peau »), et à la fin elle jouit comme jamais. Pourtant dès le début, on sait qu’Amaranta n’est pas d’accord (elle sort du bain, il la suit dans sa chambre, elle lui dit « va-t’en ») ; il la déshabille « d’une secousse brutale », « avant qu’elle n’eût le temps de l’en empêcher ». Ensuite ils se battent : c’est un « combat féroce ». Elle lui griffe le visage, elle essaie de le bloquer avec ses genoux, mais le narrateur nous dit que ce n’est qu’une « ruse de femelle », sous-entendant qu’elle ne se débat que pour l’exciter lui. Elle continue à lutter, à mordre, mais, nous dit le narrateur, ses morsures sont « feintes » et l’attaque se transforme en « ébats conventionnels » : ils sont « adversaires et complices ». Quand Amaranta « veut réagir », il est « trop tard »: Aureliano la pénètre, et elle jouit immédiatement.