Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 20 sur 56

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Les couilles sur la table

Boys' Club @work

Mais en attendant, ce sont surtout les femmes qui pâtissent de cette “prime à la masculinité”, qu’on retrouve à l’œuvre dans les réseaux masculins.

 

BOYS' CLUB @WORK

 

La réussite professionnelle n’est pas qu’une question de compétence, mais de réseaux et de relations. La progression professionnelle des hommes est favorisée par leurs façons de socialiser entre eux, par leurs réseaux. On m’objectera qu’il existe aussi des réseaux féminins – c’est vrai ! Mais ils se sont justement constitués en réaction à ces réseaux masculins informels…

Examinons donc le rôle de ce qu’on appelle les “boys’ clubs”, les clubs de mecs. Ce ne sont pas des associations loi 1901, ni des groupes formalisés : plutôt des réseaux d’amitié, de camaraderie. Le boys’ club, ce sont toutes ces pratiques souvent fort sympathiques de sociabilité masculine : les pots entre collègues le soir, les parties de tennis à midi, le club de foot de l’entreprise, les petites blagues échangées à la machine à café, les signatures de contrat dans les boîtes de strip-tease, etc. Toutes ces interactions créent des liens forts, une familiarité, qui bénéficient aux hommes qui y participent. Si vous ne voyez pas ces boys’ clubs, c’est certainement que vous êtes déjà dedans. Et ce n’est pas que les boys’ clubs excluent formellement les femmes – tous les membres du club vous le diront : ils sont tout à fait ouverts aux femmes, c’est “juste” qu’elles sont moins susceptibles d’y participer ; c’est “juste” qu’elles ne jouent pas au foot, “juste” qu’elles n’ont pas le temps d’aller vider des pintes après le travail.

Mon milieu professionnel, celui du journalisme, a été cette année marqué par plusieurs scandales mettant en cause de tels groupes, comme celui

nommé “la Ligue du Lol”59, ou ceux ayant existé dans des rédactions comme celles de Vice Magazine et du Huffington Post. En 2018, au sein de la rédaction de ce dernier journal, un groupe d’hommes avait créé une chaîne privée, intitulée Radio Bière Foot, sur le chat interne de l’entreprise ; au départ, c’était pour parler de foot, mais ils se sont rapidement mis à y dénigrer, insulter et ridiculiser leurs collègues qui étaient assises à côté d’eux. Sur les vingt hommes que comptait la rédaction, seuls les deux directeurs de la rédaction et les deux hommes ouvertement homosexuels n’ont jamais été ajoutés. Leur petit groupe privé était devenu un défouloir sexiste, raciste et homophobe, comme le raconte le journal Libération :

 

« Une journaliste est par exemple systématiquement désignée par un émoji Kim Jong-un maquillé. Selon plusieurs journalistes femmes, à cause de ses origines asiatiques. Leurs collègues masculins se sont défendus en affirmant que cet émoji était utilisé pour illustrer le caractère “autoritaire” des femmes de la rédaction. L’émoji (et donc la journaliste qu’il est censé décrire) a un surnom : “Pupute”, employé par ses collègues, comme par son chef. Le terme de “pute” revient par ailleurs de façon très régulière dans les captures d’écran. Si le caractère raciste de cet émoji est nié par les intéressés, d’autres captures ne laissent aucun doute sur les caractères racistes (notamment envers les femmes asiatiques), homophobes ou sexistes de certains propos. Serena Williams est ainsi qualifiée de “vigile trav” dont l’odeur doit “fouetter”. Les femmes sont parfois notées sur leur physique, et de

façon générale déshumanisées.60 »

 

Trois journalistes du Huffington Post ont été licenciés. À Vice Magazine, le groupe des “Darons” faisait à peu près la même chose.

 

Cette tendance aux regroupements masculins et à l’entraide existe aussi dans les lieux de formation, et peut entraîner des dérives, parfois même de manière terriblement violente. Au lycée militaire de Saint-Cyr,

comme le révélait Libération61, une poignée d’étudiants ultraconservateurs, les “tradis”, harcelaient moralement et en toute impunité leurs camarades, en particulier les filles, dans l’espoir de les voir abandonner le concours d’entrée à l’École militaire, grâce à toute une gamme de comportements des plus anodins aux plus insultants. Certains d’entre eux pratiquaient ainsi “l’indifférence courtoise”, qui consiste à ne jamais adresser la parole aux filles, faire comme si elles n’existaient pas. « Dans les couloirs de l’établissement, rapporte encore Libération, les étudiantes sont toujours interpellées par des interjections argotiques type “cuissssss” – dès qu’une fille est en couple et donc soupçonnée d’avoir des relations – ou “bzittttt” pour signifier qu’elles ne sont que des moins que rien. »