Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 11 sur 56

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Les couilles sur la table

Focus épisode « Les gars du coin »

Les gars du coin

 

Sociologue, Benoît Coquard travaille

depuis plusieurs années sur les milieux

ruraux. Il est membre du CESAER

(INRA, Dijon). Auteur d’une thèse de

sociologie « Sauver l’honneur.

Appartenances et respectabilités

populaires en milieu rural », il a publié de

nombreux articles dans des revues

scientifiques, et collabore régulièrement à des journaux comme Le Monde diplomatique ou à des sites comme Contretemps.

 

Direction le Grand Est, dans des villages à la campagne. Benoît Coquard y a passé trois années à fréquenter un groupe d’une vingtaine de personnes, pour la plupart des hommes âgés de 18 à 40 ans, surnommés “la bande à Boris”. Il a partagé leurs “apéros entre potes”, s’est entraîné avec eux au club de foot, a écouté et observé ces hommes ouvriers, employés, artisans, peu représentés dans les médias ou les œuvres culturelles. En lisant les articles de Benoît Coquard, puis sa thèse, j’ai eu l’impression de retrouver le village où j’ai grandi, dans le Berry. Une impression confortée après l’émission par le grand nombre de messages que nous avons reçus de gens qui s’étaient reconnus – pas seulement dans le Grand Est, mais dans toute la France.

Comment se structure la masculinité dans un milieu populaire et rural ? Qu’est-ce qui sépare le “bon gars”, “le vrai pote sur qui on peut compter” de la figure méprisée du “cassos” ou du “schlag” ? À travers un exemple étudié dans tous ses détails, Benoît Coquard propose une réflexion fascinante sur la classe et le genre. Extraits choisis.

 

À quoi ressemble le milieu rural que vous avez étudié ?

On n’est pas ici dans le « rural contemplatif ». Il y a tout un milieu rural en France qui se repeuple, où s’installent des néoruraux, des gens issus des classes supérieures ou des classes moyennes cultivées, mais ça, c’est le rural qui est beau, avec de beaux paysages. Ici, rien à voir : ce sont de grandes plaines céréalières, des zones industrielles. Ça a son charme, mais ce n’est pas là qu’on va construire des résidences secondaires en priorité… Sauf si on veut être tranquille, parce que ce sont les régions qui se dépeuplent le plus en France – plus que pendant l’exode rural. Et, évidemment, les jeunes qui partent sont ceux qui ont fait des études et obtenu des diplômes, parce qu’ils n’ont pas de perspective d’avenir sur place.

 

Les jeunes qui restent, ce sont ceux que vous avez étudiés, cette fameuse « bande à Boris ». Qui sont-ils donc ?

Dans la zone que j’ai étudiée, il y a à peu près deux cents jeunes qui se connaissent, qui sont du coin, qui interagissent. Ils ont été à l’école ensemble, ils ont bossé ensemble, certains sont sortis ensemble… Mais ils se divisent en ce que les jeunes appellent des “clans”, ou des petites bandes de potes. Ils établissent une distinction claire entre les gens qu’ils fréquentent presque par contrainte (ils disent : « On croise toujours les mêmes têtes, on est bien obligés de leur dire bonjour, mais au final ça nous soûle un peu. ») et les « vrais potes sur qui on peut compter ».

 

La bande à Boris, c’est un de ces petits clans-là, et l’un des plus valorisés. Pourquoi ?

Parce qu’il est constitué de ceux qui ont la meilleure réputation, des jeunes qui ont bien réussi, notamment des hommes qui ont réussi à se stabiliser, à entrer très tôt sur le marché matrimonial et professionnel. Et comme ils sont tout le temps tous ensemble, l’effet de réputation individuelle est encore accru par cette « vraie bande de potes » à qui beaucoup voudraient ressembler. Ensemble, ils arrivent à ouvrir des locaux associatifs, à tenir plus ou moins un club de foot… Donc ils sont visibles, on sait que ce sont des bons gars qui travaillent et qui, en plus, sont des vrais amis, s’entraident les uns les autres, sont casés, sont en couple, sont très fêtards, pratiquent différents sports et notamment des sports de combat, bref, sont valorisés localement.

 

Quels sont les différents modèles auxquels on peut ressembler quand on est un homme dans un milieu rural ? 

Les modèles ont bougé. Ça passe beaucoup par un rapport plus ou moins conflictuel au modèle familial. D’un côté, ceux dont le père a été ouvrier industriel, a perdu son emploi et a connu plus ou moins une descente aux enfers, et qui ne veulent surtout pas lui ressembler. On observe donc des stratégies d’évitement de la condition ouvrière, qui peuvent se retrouver dans la fuite vers les métiers de l’armée, notamment pour devenir pompier de Paris, ou dans un certain discours qui consiste à dire qu’on ne va pas prendre de cuite, qu’on ne va pas boire trop d’alcool, qu’on ne va surtout pas fumer de joints… et à l’inverse faire beaucoup de muscu, de la course de fond – autrement dit, avoir un corps sain. Dans ces familles, on met vraiment à distance la figure ouvrière un peu déchue du père. De l’autre côté, il y a ceux qui arrivent à bien s’en sortir localement sans être en conflit direct avec leurs parents, ceux qui viennent de familles plus stables et qui, davantage qu’un type de discours ou une forme de masculinité hyper normée, valorisent le fait de faire partie des bonnes bandes de potes et d’être « un vrai pote sur qui compter ». C’est-à-dire qu’on peut opposer ceux à qui on ne peut pas faire confiance (et qui de toute façon ne peuvent pas faire partie de la bande) et ceux qui, par exemple, pourraient faire passer les amis avant la famille. Je me suis rendu compte petit à petit que ce n’était pas simplement un discours sur l’amitié en tant que telle, mais bien un discours sur la masculinité, parce que ceux qu’on excluait de ces bandes de potes et qu’on ne jugeait pas dignes de l’amitié étaient aussi niés dans leur masculinité. Typiquement, ceux qui n’avaient pas de boulot depuis longtemps, qui prenaient de la drogue (ou qu’on soupçonnait d’en prendre) : avec eux, il y avait des confrontations directes. Quand vous vivez en milieu rural, vous n’écrivez pas simplement sur Internet, vous vous voyez dans la rue et vous vous alpaguez, vous vous insultez si vous ne vous aimez pas… 

 

Dans les autres formes de masculinités disponibles en milieu rural, il y a peut-être celle du petit notable par exemple ? 

En milieu rural, il n’y a pas de grands bourgeois qui fréquentent les jeunes de classes populaires. Par contre, il y a une petite bourgeoisie à capital économique, par exemple les artisans ou même les agriculteurs qui, eux, peuvent un peu jouer le rôle de ce qu’on appelle en sociologie les “entrepreneurs de morale”. Ils disent par exemple aux jeunes : « aujourd’hui, il faut se mettre à son compte, c’est comme ça qu’on fait de l’argent » – et avoir de l’argent par soi-même, ne pas avoir de patron ou pouvoir « dire merde » à son patron, ça, c’est une forme de masculinité très valorisée. On valorise aussi le fait d’habiter en milieu rural parce que « personne ne vient nous dire comment nous comporter ». Des enquêtés m’ont dit : « Ici c’est la Corse sans la mer. » En fait, c’est très valorisé de dire qu’on mène soi-même sa vie alors même qu’on est dans un milieu populaire et qu’on travaille dans des métiers plutôt d’exécutants. Il faut dire que dans ce milieu rural-là, vous n’êtes pas confronté directement à la figure du manager au-dessus de vous ; finalement, vous n’êtes pas contredit dans votre manière d’être un homme. 

[…] La masculinité légitime localement, c’est celle des jeunes de classes populaires qui composent la majeure partie de la population locale. Là où j’enquête, ouvriers et employés [composent environ] 70 % de la population. Si bien qu’il n’y a pas de confrontation à un autre type de masculinité.

 

Comme il n’y a plus de bars dans les villages, où se retrouvent tous ces jeunes de la bande à Boris ? Et que font-ils, concrètement ? Les gars de la bande à Boris ne veulent surtout pas traîner dans la rue. Traîner dans la rue, c’est dévalorisant, c’est pour les cas sociaux. Comme ce sont des jeunes de classes populaires, ils ont vécu ça à l’adolescence et maintenant qu’ils ont un statut un peu stable, qu’ils ont commencé à gagner de l’argent et qu’en plus ils savent travailler de leurs mains, ils ont acheté une maison (on est dans les régions où le bâti est le moins cher de France) qu’ils retapent eux-mêmes. C’est cette maison qui sert à l’accueil de la bande de potes – la maison dans laquelle on a investi, et dans laquelle on peut aussi montrer qu’on est un gars qui sait bosser, qui a des copains pour l’aider. [… ] Boris, par exemple, avait très bien compris ça. Sa maison a toujours été aménagée pour l’accueil des sociabilités du groupe. Quand vous rentrez chez lui, vous avez parfois l’impression que c’est une salle de jeux pour adultes, avec un bar, un billard, des jeux de fléchettes, de très grands canapés… Et c’est ouvert sur l’extérieur, pour que tout le monde voie que les copains sont là, pour bien montrer qu’on est comme ça, dans un clan soudé, où on se voit quatre ou cinq fois par semaine. Donc finalement, les bars sont là, de manière informelle, mais ils ont été remplacés : les bars, c’est chez les gens. […]

 

La masculinité c’est aussi toujours un rapport aux femmes, aux copines, aux conjointes. Dans la bande que vous étudiez, dites-vous, c’est mal vu d’être célibataire, mais en même temps il ne faut surtout pas avoir l’air d’être dominé par sa femme. Ils ont même une expression pour ça : « Elle lui a mis la laisse. »

C’est une expression très parlante, qui dit que c’est la femme qui décide : on avait un copain qui faisait partie de la bande, qui était là régulièrement, mais qui n’en fait plus partie parce que sa femme en a décidé autrement. Parce que pour faire partie de la bande, concrètement, il faut arriver à consacrer du temps aux amis, quatre ou cinq fois par semaine, et le coût de ça, c’est d’arriver à aménager du temps par rapport au temps conjugal. Celui qui se fait sortir des sociabilités masculines, de l’extérieur, on a l’impression que c’est sa femme qui a décidé, c’est la honte pour lui, on va dire : « C’est elle qui lui a mis la laisse. » Mais ça ne concerne que peu de cas dans mon enquête, parce que, la plupart du temps, cela se produit dans des couples où la femme a un meilleur statut professionnel et un meilleur salaire que l’homme, ce qui est relativement rare en milieu rural. Les gars sur lesquels j’ai enquêté gagnent quand même bien leur vie. Ils ont très tôt accès à la propriété, alors que les femmes, elles, ont du mal à accéder au marché de l’emploi, essentiellement composé d’emplois très précaires, dans les secteurs du care – en gros, elles s’occupent des personnes âgées, parce que ce sont des départements vieillissants. C’est très mal payé, elles travaillent à mi-temps, et ce n’est pas du tout valorisant pour elles : personne ne les voit faire la toilette d’un vieux à 15 km de chez elles. C’est tout le contraire avec les emplois masculins : le jeune maçon qui va refaire un mur dans le village, tout le monde le voit travailler, le klaxonne en passant, lui apporte une canette… Et on dira : « T’as vu le bon jeune, il travaille bien. » Quel pourrait être l’équivalent pour une jeune femme, à part peut-être tenir la caisse à la boulangerie ? Et encore, c’est quand même relativement peu valorisant, on ne va pas dire : « Ah, elle a un savoir-faire en rendant la monnaie. » Alors qu’on dira d’un jeune homme : « Celui-là, il a des mains en or », juste parce qu’il taloche un mur à toute vitesse et que les gens le voient travailler.

 

Et quel est le rôle de la paternité dans la bande à Boris ? Je pensais que la paternité allait un peu saper cette dynamique d’une bande construite autour des hommes, parce que la grossesse serait décidée par la mère, qui l’imposerait plus ou moins à son conjoint. Mais je me suis rendu compte que dans la majorité des cas, les hommes avaient largement leur mot à dire sur l’arrivée de l’enfant, et que, en fait, dans un clan ou dans une petite bande, ils se mettaient à tous avoir des enfants au même moment. Parce que dès que l’un d’entre eux s’est réalisé comme ça, les autres ont suivi. Quand Boris, qui était un peu le chef de bande, a commencé à avoir des enfants et à le valoriser (ses enfants étaient devenus les petits protégés de la bande, ils étaient nés dans la bande, ils y participaient), les autres aussi se sont lancés dans la carrière paternelle. […]

Vous dites que l’entre-soi masculin des classes sociales supérieures peut être plus violent et plus misogyne que l’entre-soi masculin que vous connaissez dans votre milieu d’origine.

Ce qui m’a frappé, c’est qu’une fois qu’on fait partie de la bande d’amis, qu’on a une bonne réputation, qu’on n’a plus rien à prouver parce que tout le monde se connaît depuis l’enfance, il n’y a pas besoin de surjouer une espèce de virilité hyper misogyne, par exemple en décrivant dans le détail ses conquêtes sexuelles. Alors que dans des milieux où les gens se connaissent peu – le milieu étudiant, par exemple, avec des jeunes de classes moyennes cultivées – il y a une espèce de forme de retenue à avoir devant les femmes, mais dès qu’on se retrouve entre hommes, le discours se lâche. Ça m’a choqué : je croyais qu’il y avait une forme de cohérence entre la manière de se comporter en présence des femmes et les propos dans l’entre-soi masculin. Parce que je la vivais, cette cohérence, en milieu rural.

 

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