Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 32 sur 56

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Les couilles sur la table

Irresponsabilité domestique, domination politique

Coline Grando défend évidemment le droit total des femmes à décider toutes seules si elles veulent ou non un avortement. Ce n’est plus à ce moment-là que doit intervenir le choix de l’homme, car, même si elle reconnaît que « C’est très violent pour un homme de devenir père alors qu’il n’a pas décidé, les hommes devraient prendre conscience que le moment du choix, pour eux, c’est le rapport sexuel ; et il faut bien qu’ils l’aient en tête au moment où ils font l’amour à une femme sans qu’il y ait de protection, ou sans qu’ils se soient préoccupés de la contraception. » Une analyse évidente, et qui montre bien l’absurdité de l’expression populaire pour désigner les paternités non désirées : “Elle lui a fait un enfant dans le dos”… Comme si c’était possible ! À moins d’imaginer que la femme aille

récupérer le préservatif usagé dans la poubelle pour s’injecter le sperme96 ? Dans la suite du documentaire, un homme un peu plus âgé va expliquer qu’il a un peu honte de le dire, mais que face à cette grossesse non désirée, il a envisagé de fuir. « C’est la solution qui a été l’usage masculin pendant des siècles, note-t-il ; nous avions ce grand privilège autrefois, comme ce qu’a fait Jean Jacques Rousseau. »

Si l’irresponsabilité masculine individuelle quant à la contraception et à la grossesse est ainsi culturellement encouragée, certains se sentent pourtant des plus légitimes quand il s’agit de collectivement restreindre les droits des femmes à la contraception et à l’avortement… et de décider quelles femmes auront ou pas le droit de se reproduire.

 

IRRESPONSABILITÉ DOMESTIQUE, DOMINATION POLITIQUE

 

Il y aurait tant à dire sur la façon dont les hommes, depuis si longtemps, s’arrogent le droit de décider pour le corps des femmes. Rappelons qu’aujourd’hui encore ces droits sont loin d’être garantis partout dans le monde, et qu’ils restent extrêmement fragiles.

Sur l’avortement, en 2019 : 28 États étasuniens ont restreint les droits à l’avortement, et le président du pays a décidé de supprimer les subventions versées aux centres de santé qui pratiquaient l’avortement ; en Europe, trois États interdisent toujours aux femmes de mettre un terme à leur grossesse (Malte, Andorre, Monaco), et dans de nombreux autres, ce droit est sans arrêt menacé, comme en Pologne. Par ailleurs, il ne suffit pas qu’avorter ou se contracepter soit autorisé en théorie, il faut aussi que ça soit possible en pratique, et donc avoir accès à l’information, à des lieux où avorter sur tout le territoire, etc.

De même, des politiques publiques ont toujours été menées pour déterminer quelles étaient les catégories de femmes autorisées ou non à se reproduire. Par exemple, comme l’a bien montré l’historienne Françoise Vergès, dans la France des années 1970, tandis que l’État interdisait et criminalisait l’avortement et la contraception en métropole, il les encourageait dans les départements d’outre-mer. À la Réunion, des dizaines de milliers de femmes ont ainsi été avortées ou stérilisées de force, et des campagnes massives pour le contrôle des naissances et la contraception

étaient organisées par les pouvoirs publics97. Et aujourd’hui ? À l’heure où j’écris ces lignes, la loi française interdit toujours aux femmes lesbiennes et aux femmes célibataires d’avoir accès à la procréation médicalement assistée.

 

Je ne vois pas tout en noir. Ou en rouge. Nous ne sommes pas dans La

Servante écarlate98 où le corps des femmes est entièrement au service des hommes et où l’ordre est régi par l’armée. Mais il y a tant à faire encore…

J’ajouterai que cette domination des hommes sur le corps des femmes – et l’exploitation domestique en général – se croise avec d’autres mécanismes d’exploitation (domination des pays du Nord sur les pays du Sud, des plus riches sur les classes populaires…). Mais aussi que ce système s’appuie également, en partie, sur la soumission féminine. C’est ce qui explique sa pérennité, et la difficulté d’en sortir.

 

L’Ennemi principal, de Christine Delphy (éditions Syllepse) Caliban et la sorcière, de Silvia Federici (Entremonde)

Les Sentiments du Prince Charles, de Liv Strömquist (Rackham)

 

93. Rapport de la Haute Autorité de santé, État des lieux des pratiques contraceptives et des freins à l’accès et au choix d’une contraception adaptée, avril 2013

94. Tribune publiée dans Libération le 2 avril 2019, puis une pétition signée par 25 000 personnes.

95. Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, Rapport relatif à l’éducation à la sexualité, juin 2016.

96. Possibilité à laquelle pense apparemment le personnage masculin du film suédois The Square, qui empêche sa partenaire d’un soir de s’emparer du préservatif pour aller le jeter lui-même. Film de Ruben Östlund, Palme d’or 2017 à Cannes.

97. Françoise Vergès, Le Ventre des femmes – Capitalisme, racialisation, féminisme, Albin Michel, 2017.

98. Dystopie de Margaret Atwood (1985), récemment adaptée dans une série à grand succès, où les femmes sont réduites en esclavage, pour servir de reproductrices, de domestiques, ou pour manipuler des déchets toxiques.

 

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Ces questions sont au cœur du travail de la philosophe Manon Garcia dans son ouvrage On ne naît pas soumise, on le devient. C'est ce qu’elle a détaillé de manière limpide dans l’épisode 30, Ce que la soumission féminine fait aux hommes, dont vous pouvez lire quelques extraits choisis dans les pages qui suivent.

 

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