Les couilles sur la table
Focus épisode « Cours particulier avec Paul B. Preciado »
Cours
particulier avec
Paul B. Preciado
Paul B. Preciado est né en Espagne dans
les années 1970 sous le prénom de
Beatriz.
Depuis longtemps militant de la cause
queer, il est devenu officiellement de
genre masculin en 2016 et se définit
comme « transfuge de genre » et
« dissident du régime de la différence
sexuelle ». Philosophe et commissaire
d’exposition, il a notamment écrit
Manifeste contra-sexuel, Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique, et Pornotopie : Playboy et l’invention de la
sexualité multimédia. Il tient une chronique régulière dans le journal Libération – récemment réunies dans le recueil Un appartement sur Uranus : Chroniques de la traversée.
Recevoir Paul B. Preciado, c’était d’abord un honneur. La lecture de ses textes faisait chaque fois sur moi l’effet d’une bombe. À la fois poétiques et fondamentalement incarnés, toujours politiques, ils déploient une pensée singulière et révolutionnaire sur le genre et les masculinités, et nous invitent à penser très loin des catégories qui nous semblent évidentes. Autant dire que je n’en menais pas large quand il est entré dans le studio Virginie Despentes, un après-midi d’avril. Deux heures plus tard, j’étais épuisée, heureuse et bouleversée. L’entretien témoigne de cette urgence du dialogue, je crois, et du plaisir que j’y ai pris (même si je le regrette, je lui ai tout le temps coupé la parole, trop pressée de poser de nouvelles questions, encore et encore). Quelques heures plus tard, sur mon tapis de yoga, je sentais que la puissance de sa pensée avait, d’une façon indescriptible, modifié la perception que j’avais de mon propre corps. C’est de ce jour que j’ai d’ailleurs adopté définitivement pour mantra personnel cette simple phrase : « Je suis vivante. » Merci à lui.
Vous écrivez que vous vous tenez aujourd’hui « à la frontière », sur le perron de la langue, du genre et de la sexualité. Comment voit-on le monde quand on est en équilibre sur cette frontière ?
En réalité, je ne suis pas sûr d’être toujours à la frontière… car notre société très binaire nous pousse souvent à être d’un côté ou de l’autre. Quand on devient trans, on est aussi forcé par un régime politique à choisir un camp, et on devient beaucoup plus conscient de ces frontières entre les genres. Comme si, tout à coup, on voyait autour de nous une gigantesque cartographie des frontières – celles du genre, de la sexualité, des sexes, de la race ou du handicap : elles sont constantes, et elles sont partout. Maintenant je suis conscient de les traverser en permanence. Mais bien sûr, pouvoir traverser une frontière, c’est déjà une chance, c’est une forme de pouvoir : cela signifie que l’on n’est pas assigné à résidence.
Le binarisme de genre, dites-vous, occupe aujourd’hui une place comparable à celle de la religion au Moyen Âge : quiconque ose le remettre en question est qualifié d’hérétique !
Entre le xve et le e XVIII siècle, l’épistémologie religieuse a été déplacée par le discours scientifique. On pourrait penser que c’est un progrès, un chemin vers la rationalité, sauf qu’on sait que cette épistémologie scientifique était aussi au service de l’expansion du capitalisme colonial et hétéro-patriarcal, qui a inventé les notions modernes des différences de race et de sexe. Cette épistémologie n’est pas simplement un système de représentations, mais aussi une hiérarchie des pouvoirs, un régime politique. « L’hétérosexualité, disait Monique Wittig, ce n’est pas une orientation sexuelle, c’est un régime politique », un régime dans lequel les hommes sont encore les seuls corps à être reconnus comme de véritables sujets souverains. Lutter contre ce régime implique de s’opposer aussi parfois à la science : c’est ce qu’ont fait certaines féministes à partir des années 1970. Les travaux d’Evelyn Fox Keller, de Londa Schiebinger, et surtout ceux de Donna Haraway ont été très importants à cet égard, avec leur déconstruction féministe des discours scientifiques. Pour leur part, Patricia Williams, Saidiya Hartman ou Angela P. Harris ont contesté la notion prétendument scientifique de race. Aujourd’hui, personne n’oserait plus parler de la race comme d’une notion scientifique ! De la même manière, avec les études queer et transféministes, on est en train de contester aujourd’hui le binarisme sexuel et du genre comme une vérité scientifique.
Vous êtes un homme trans mais vous précisez toujours que ce n’est pas votre identité, parce que l’identité ne vous intéresse pas. Vous ne voulez pas de révolution identitaire.
Je ne pense pas que l’identité puisse être le lieu à partir duquel on peut construire la lutte politique. C’est une différence fondamentale avec les mouvements nationalistes ou d’extrême droite d’aujourd’hui, qui cristallisent des notions d’identité très fermées à partir desquelles ils construisent leur imaginaire et leur action politique. Pour moi, l’identité est un effet rétroactif des appareils de pouvoir. J’étais assigné femme à la naissance, oui, mais femme n’est pas du tout mon identité. Tout mon exercice vital est un exercice de désidentification.
Mais il y a quand même des différences entre les hommes et les femmes ? Oui. Mais l’identité n’est jamais une essence : c’est toujours une relation. L’identité sexuelle, c’est une fiction politique. Bien sûr, on me dira que quand on est une femme noire et migrante, il n’est pas question d’histoire ni de fiction politique, que les femmes racisées sont constamment renvoyées à cette identité-là. Des affirmations hyper identitaires peuvent être des stratégies de résistance politique. Par exemple, un mouvement trans ou un mouvement des femmes racisées européennes peut être, à un moment donné, indispensables comme instrument de lutte, de survie, de production d’une forme de connaissance et de discours. Mais là où cela devient intéressant, selon moi, c’est lorsque cette définition est aussi un processus de désidentification, et pas seulement un processus de renaturalisation des identités. L’objectif de tout mouvement politique, qu’il soit féministe ou autre, est précisément la transformation du sujet qui réalise cette émancipation. Par exemple, l’objectif du mouvement ouvrier est, entre autres, de transformer l’ouvrier, parce que si c’est pour le laisser exactement tel qu’il est dans une relation de subordination avec la machine, le travail ou les moyens de production, alors je ne vois pas pourquoi le mouvement ouvrier est là pour lui. En d’autres termes, si ça ne sert pas à danser ou à baiser avec la machine, à transformer totalement la relation que nous avons avec elle, je ne vois pas à quoi peut servir la révolution ouvrière. Et avec le féminisme, c’est la même chose : si cela ne sert pas à transformer le sujet qui le pratique, à quoi cela sert-il ?
Je reçois souvent des messages d’événements qui invitent à retrouver « sa part féminine », ou le « masculin sacré », comme s’il y avait une essence féminine et une essence masculine… Alors que tous les travaux que vous citez, et tout ce qu’on fait dans cette émission, montrent bien que cela n’existe pas.
Je vois les corps comme une archive politique vivante. Il existe un réservoir historique des représentations de la féminité de la masculinité, et ces représentations sont si anciennes, et tellement puissantes, qu’on ne peut pas fabriquer une subjectivité dissidente sans faire appel à ces représentations historico-politiques. Voilà pourquoi ce que vous faites est important : vous arrivez à glisser des discours dissidents à l’intérieur des médias, qui souvent ne font que reproduire les représentations normatives de la féminité et la masculinité.
Vos chroniques sont aussi celles de votre transition. En vous lisant, on apprend comment nos institutions traitent concrètement les corps qui échappent à la norme. Vous expliquez par exemple qu’en Espagne, pour changer de genre légalement, il faut qu’un médecin psychiatre reconnaisse que vous avez une dysphorie de genre – une forme de pathologie, donc. Et vous écrivez : « Nul ne me réclamerait un certificat psychiatrique si je désirais modifier la forme ou la taille de mon nez. Mais pour changer de genre, il faut demander la permission à papa. » C’est cela. On a fait de l’expérience trans quelque chose de très, très marginal, comme s’il y avait vraiment un pourcentage infime de la population qui était trans. Je ne pense absolument pas que ce soit le cas. Je pense que la transsexualité est elle aussi l’effet d’un processus de régulation politique technique, comme la féminité cisgenre et la masculinité, c’est-à-dire qu’on n’est pas plus étrange quand on est trans. Notre société produit du genre. En 2019, par exemple, nos passeports disent « masculin » ou « féminin », comme la religion, il y a quelques années, figurait sur les passeports espagnols, grecs ou turcs. Qu’est-ce que cela signifie ? Que l’assignation au genre masculin ou féminin précède l’acceptation d’un corps en tant qu’humain à l’intérieur de la société politique. Si vous n’êtes pas reconnu·e en tant que femme ou en tant qu’homme, vous ne vous pouvez pas accéder à la citoyenneté.
En tant que militant transféministe, je pense qu’aujourd’hui le combat central du féminisme devrait être de demander l’abolition de cette assignation de différence sexuelle à la naissance. Sans cette assignation, on n’aurait pas besoin de s’identifier en tant que trans, on n’aurait pas ces protocoles de traitement de l’intersexualité – protocoles extrêmement violents qui mènent à des mutilations génitales et des traitements hormonaux qui parfois durent toute la vie –, nous n’aurions pas besoin non plus de mariage entre personnes du même sexe ou d'homoparentalité car les différences entre les sexes n’existeraient pas en tant que catégories administratives et légales. C’est cette révolution institutionnelle-là qui fait peur, aussi bien à la droite néopatriarcaliste qu’à la gauche néolibérale.
On arrêterait donc de dire : « Bravo, c’est un garçon » ou « Bravo, c’est une fille » ?
On dirait : « Bravo, vous avez eu un corps vivant. » Mon combat philosophique vise à la reconnaissance des corps vivants en tant que vivants, dans une trame transversale très large qui comprend les humains, les animaux, tous les êtres vivants… et la planète dans son ensemble ! Ma critique de la logique d’identité, c’est que tout nous pousse à rendre notre vie la plus étroite possible : « Voilà, vous êtes une femme, soyez contente de l’être. » La question devrait plutôt être : Bienvenue au monde, vous êtes un corps vivant sur la planète Terre. Mais savons-nous ce que ça veut dire, être vivant ?
C’est vrai que tout votre livre se consacre à cette question. Vous aimez passionnément la terre comme être vivant. C’est aussi toute la question de la liberté.
Exactement. Le néolibéralisme a transformé la liberté en libre marché. Comme si, dans nos régimes démocratiques, la liberté se résumait à la liberté de produire et consommer. Je pense qu’il nous faut un nouveau discours de la liberté. Mon combat n’est autre que d’inventer des techniques spécifiques de fabrication de la liberté. Puisque la liberté n’existe pas, il faut l’inventer.
La rendre possible ?
Plus encore que ça : l’inventer ! Encore une fois, l’effet de notre régime épistémologique, c’est l’impossibilité de penser, d’imaginer et de désirer au-delà de ce régime. C’est là que la traversée trans est magnifique. Parce qu’une fois que vous êtes trans (sauf à être dans un processus de réassignation totale, où l’on affirme : maintenant je suis un homme et c’est tout), alors il faut accepter qu’effectivement on n’est pas un homme, on n’est pas une femme. Donc pas homo, pas hétéro… Même le terme de bisexualité devient absurde. C’est la condition même d’être vivant, et c’est la possibilité d’une ré-érotisation du monde, de pansexualité totale, y compris avec la nature.
Je trouve moi aussi souhaitable un monde où l’apparence de nos corps n’aurait plus d’importance politique – où le genre, ou la forme de nos organes génitaux n’auraient même plus de pertinence. Et en même temps, je me demande : comment mener le combat politique si on dit que toutes ces catégories (femmes, hommes, homosexuels, hétérosexuels…) n’existent pas ?
Attention : je ne dis pas que ces catégories n’existent pas. Elles existent de fait comme matérialité biopolitique. Elles sont réelles, y compris dans les corps, comme un système de reconnaissance scientifique et politique. Ces fictions politiques ont été fabriquées tout au long de l’Histoire, elles ont établi un régime de pouvoir, avec des effets très concrets, des inégalités. Si l’on veut lutter contre ce régime de pouvoir, il va falloir défaire ces fictions politiques et en construire collectivement de nouvelles. Il ne s’agit pas forcément d’abolir les genres. Peut-être que la question, c’est de se demander ce qui se passerait si, au lieu de penser dans un système binaire, on se disait qu’il y a en fait dix ou quinze genres, par exemple. Comment cela changerait-il le réel ? Que deviendraient les institutions éducatives ? Que ferait-on de la prison, de l’hôpital, de l’institution psychiatrique, de l’Assemblée nationale ? J’appelle pour ma part à une alliance transversale des luttes somato-politiques. Ne nous limitons pas aux luttes catégorielles : les femmes pour le féminisme, les trans, les Noirs, les handicapés… Pensons plutôt à un statut des corps vivants, et établissons une alliance transversale des corps dissidents – tous ceux qui ne sont pas reconnus comme étant des citoyen·nes véritables. Une lutte dans laquelle on penserait plus aux relations et aux alliances qu’aux identités, pour rentrer dans une expérience planétaire de transformation politique.
Cela répond très bien à cette critique que j’ai entendue dans les milieux féministes contre le féminisme queer qui disait en substance : abolir les étiquettes n’abolit pas le problème.
Pour moi, masculinité et féminité ne sont pas des étiquettes. Ce sont des techniques d’inscription du genre, des systèmes de reconnaissance administratifs, légaux, politiques. Dès que vous mettez les pieds dans une institution, il y a un acte de reconnaissance, et à partir de là un ensemble de techniques de pouvoir, nomination, des techniques de production et de contrôle de la vie qui se mettent en place. Il nous faut donc inventer d’autres techniques, des contre-technologies, et résister aux techniques normalisantes pour inventer ce que j’appelle des techniques de subjectivation dissidente. Voilà pourquoi je fais appel à la littérature et à l’art, car le plus important c’est arriver à imaginer des autres modalités de production et reproduction de la vie possibles.
Cela semble si loin dans le futur, et si difficile à imaginer… Et pourtant ce n’est pas le futur : c’est maintenant que ça se passe ! C’est important de le dire : il y a une révolution en cours, nous sommes en train de vivre une grande révolution planétaire, un changement total des paradigmes. Je pense que nous vivons un des moments historiques les plus complexes et les plus fascinants de l’Histoire. Et il faut dès aujourd’hui faire appel à l’utopie, à l’imaginaire et à la fiction, parce qu’on doit absolument arriver à défaire les carcans de cette épistémologie normative… Autrement ça serait la fin de la vie « humaine » sur cette planète.
J’aimerais revenir sur la désidentification. Quand on est un homme, on peut se dire qu’on ne veut plus appartenir à ce système politique, mais suffit-il de le dire pour que ça fonctionne ? Je pense à cette scène dans une émission d’Arrêt sur images, qui a beaucoup été tournée en dérision sur Twitter, où Arnaud Gauthier-Fawas, de l’Inter-LGBT (qui organise la Marche des fiertés) s’affirme comme non-binaire…
Nous écoutons alors ensemble un l’extrait de l’émission en question. Le présentateur, Daniel Schneidermann, constate en s’excusant qu’il n’y a que des hommes sur le plateau… Lorsque soudain intervient l’un des invités, lequel a la peau claire et porte une barbe. S’ensuit le dialogue suivant :
Daniel Schneidermann : Nous avons quatre invités, quatre hommes […] Arnaud Gauthier-Fawas : Ah, mais je ne suis pas un homme, monsieur. D.S. : Vous n’êtes pas un homme ?
A. G-F : Ah non. Non. Je ne sais pas ce qui vous fait dire que je suis un homme, mais je ne suis pas un homme.
D.S. : Votre apparence.
A. G-F : Ah. Il faut pas confondre identité de genre et expressions de genre, sinon on va mal partir […] Moi je suis non-binaire, donc ni masculin ni féminin, mais on me genre comme un homme. D.S. : Comment vous définissez-vous ?
A. G-F : Comme non-binaire.
Un peu plus tard, un invité note que tout le monde est blanc sur ce plateau – et Arnaud Gauthier-Fawas réagit : « Ben non [je ne suis pas blanc]. Je suis à moitié libanais. »
J’avoue que cette scène me laisse perplexe. Je comprends que cet homme se dise non-binaire et non-blanc… Mais il me semble aussi que ces affirmations peuvent être retournées contre lui. On peut se dire qu’il bénéficie tout de même de tous les privilèges qui vont avec son apparence…
Le privilège, c’est se situer dans les lieux de l’universalité : ne pas être visible en tant qu’autre, ne pas être altérisé. Si constamment, tous les jours, cette personne dit : « Non, je ne suis pas un homme, non je suis pas blanc », quelque part il/elle est en train de troubler les systèmes de reconnaissance. Ce qui est sûr, c’est qu’il/elle a la possibilité de se situer soit dans la position normative, soit ailleurs. Alors qu’une personne qui est racisée à cause de la couleur de sa peau, par exemple, n’a pas ce choix. Elle est racisée tous les jours.
Elle sera plus contrôlée par la police, se verra peut-être refuser un emploi ou un logement, etc.
Oui. Je trouve néanmoins que l’attitude présentée dans l’extrait peut être une stratégie intéressante. Imaginez que toutes les personnes qui soi-disant ont la peau claire commencent par dire : « Moi je ne suis pas blanc », qu’ils le fassent en permanence, et que cette énonciation s’accompagne d’un ensemble de pratiques de résistance. Un énoncé peut être déjà une forme d’action directe, une technique, la parole existe comme un système de rapports sociaux. Qui peut vraiment dire « Je ne suis pas blanc » ? C’est ça la question.
Oui ! On entend des gens dire : « Je ne suis pas blanc, je suis un être humain, et je suis un citoyen du monde, un humaniste… » J’ai reçu de nombreux courriers en ce sens. Donc, je me demande : comment fait-on pour se désidentifier concrètement ? Qu’est-ce que cela veut dire, et suffit-il de le dire pour que ça arrive ?
Dans les faits, non. Cet appel à l’universalité est souvent une forme de domination. Il cache une position hégémonique. Qui a le droit à l’universalité ? La désidentification passe par la reconnaissance de sa position de pouvoir. Il y a quelques années, mon passeport ne me reconnaissait pas comme homme alors que mon corps était en train de changer. Mais ça restait un passeport européen, je voyais bien que certains de mes amis ne pouvaient pas passer les frontières alors que moi je le pouvais : il y avait donc bien un privilège. Peut-être faudrait-il commencer justement par là, par la reconnaissance de ses privilèges. Quant à l’énonciation, c’est une pratique d’auto-affirmation, de résistance ou de rébellion, mais ce n’est qu’une pratique parmi d’autres. Si un homme se dit non-blanc mais conserve dans les faits des pratiques d’homme blanc, je dis qu’il peut se garder son énonciation, qu’elle ne m’intéresse pas. Mais si sa pratique dénote d’un vrai devenir-noir, une révolution, un déplacement radical, ou d’une vraie mise en cause des différences raciales, cela devient une technologie de soi, une fabrication totale de sa subjectivité. Et il faut commencer à le faire.
Et donc, même chose pour les genres. Si un homme qui était identifié comme cisgenre hétérosexuel dit : « Je veux me désidentifier, je ne suis pas un homme »...
... Alors cela met en jeu non seulement les lieux d’énonciation politique, mais toutes ses pratiques, ses désirs, et ses relations. Parce que s’il n’est pas un homme, alors il est peut-être ouvert aussi à coucher avec d’autres hommes qui ne sont pas identifiés en tant qu’hommes, il ne s’inscrira pas dans la chorégraphie sexuelle hétéro, etc. Ce sont des techniques de contre-fabrication de subjectivité qui vont venir avec ce discours. Après, si ce n’est qu’une énonciation…
… Ce ne serait qu’une posture – pour éviter d’être accusé, par exemple. Des hommes qui écoutent l’émission m’écrivent parfois en me disant : « Ça me fait horreur, tout ce que vous décrivez, moi je n’appartiens pas au groupe des hommes qui bénéficient des effets du viol, c’est une violence que vous me faites de le sous-entendre, je ne veux pas appartenir à cette classe-là, à ce sexe-là. »
Très bien. Alors qu’ils lancent un mouvement ! Un mouvement qui ne soit pas simplement une prise de position par l’énonciation, mais un ensemble de pratiques de résistance et de désidentification constante. Donc une déconstruction des rapports de pouvoir.
OceanofPDF.com