Les couilles sur la table
Qui gagne perd ?
La domination masculine, le système patriarcal et hétérosexiste, génère en effet d’énormes coûts et souffrances : collectivement, combien de temps, d’argent, d’énergie consacrons-nous, dans le monde, à gérer les conséquences de cette masculinité souveraine et violente – criminalité, violences sexuelles, féminicides, violences conjugales, accidents de la route… ? Et si ces coûts pèsent d’abord sur les femmes, il y a aussi des coûts secondaires pour les hommes – c’est pourquoi il ne faut pas parler de “coûts de la masculinité” mais de coûts de la domination masculine.
QUI GAGNE PERD ?
Dans les coûts de la domination masculine, mentionnons tout d’abord les coûts psychologiques pour se conformer à des rôles de genre rigide (être toujours performant, ne jamais être faible ni vulnérable…). La plus grande association de psychologues aux États-Unis publiait ainsi l’an passé un rapport sans ambiguïté : la masculinité traditionnelle nuit à la santé mentale
et physique des hommes26. Si ces coûts sont difficilement mesurables, il faut les avoir en tête : peut-on vraiment mener une vie heureuse et épanouissante quand on est ainsi contraint, limité dans son développement psychologique, relationnel et émotionnel, quand on est dissuadé d’exprimer certaines émotions ou certains besoins ?
Un grand nombre de faits sociaux peuvent aussi être analysés en termes de coûts de la domination masculine pour les hommes – je vais en citer deux : l’alcoolisme et les accidents de la route. Comme l’ont montré les chercheurs Nicolas Palierne et Ludovic Gaussot, invités de l’épisode 44, Il a bu son verre comme les autres, les hommes sont trois fois plus nombreux que les femmes à mourir d’alcoolisme en France. L’alcool est au cœur de l’image traditionnelle de l’homme et reste profondément enraciné dans la culture française : indissociable du repas (notamment le vin), mais aussi d’un certain art de vivre, il est également perçu comme l’héritage du père – on boit comme lui, la même chose, de la même façon. On laissera tranquille une fille qui ne boit pas, mais un garçon qui refuse de boire sera souvent moqué, exclu, humilié (“même les filles boivent, regarde”). Considérant comme un fort symbole de virilité la consommation d’alcool et leur propre capacité à la contrôler, les hommes refusent généralement d’entendre les conseils de leur médecin. Ils sous-estiment leur propre consommation, et le vin comme la bière ne sont pas considérés comme dangereux.
Si on regarde du côté des accidents de la route – on en a discuté avec le sociologue Yoann Demoli, dans l’épisode 28, Des hommes et des bagnoles –, la surmortalité des hommes vient aussi en partie de cette culture viriliste. Les conducteurs ont deux à trois fois plus de risques de mourir lors d’un accident de la route que les conductrices, alors qu’ils ne conduisent que 20 % en plus. « La voiture depuis ses débuts est considérée comme un engin d’exploits sportifs, un véhicule où justement on peut mettre à l’épreuve sa virilité : conduire vite, conduire dangereusement », analyse-t-il. Rappelons ces chiffres, fournis par la Sécurité routière : 92 % des conducteurs impliqués dans des accidents mortels avec un taux d’alcool positif sont des hommes ; les hommes sont deux fois plus nombreux que les femmes à affirmer prendre volontairement des risques sur la route et le volant après avoir un peu bu (13 % contre 7 %) ; 39 % des hommes de moins de 35 ans reconnaissent dépasser les limitations de vitesse et 58 % d’entre eux disent rouler plus vite que la vitesse autorisée simplement parce qu’ils aiment ça (contre 14 % des femmes).
Le vrai coût de la domination masculine, il est là : ces injonctions viriles qui poussent les hommes à adopter des comportements dangereux pour eux-mêmes (et pour les autres) – en sachant que l’alcool et l’insécurité routière ne sont que deux exemples parmi d’autres. Pourtant, curieusement, de ces vrais coûts, les masculinistes ne parlent pas…
C’est là un point crucial sur lequel je veux insister : le patriarcat et l’ordre hétérosexiste nuisent à l’ensemble de la société et aux individus qui la composent. Ils nous affectent différemment en fonction de nos positions sociales respectives, mais d’un point de vue humain, nous gagnerions toustes à renverser cet ordre injuste. Et ça ne pourra pas se faire sans les hommes. Comme le résume parfaitement la militante afro-américaine bell hooks : « Les hommes ne sont ni exploités ni opprimés par le sexisme, mais ils souffrent de certaines façons des conséquences de celui-ci. Cette souffrance ne devrait pas être ignorée. Et si elle ne minimise en rien la gravité des violences masculines et de l’oppression des femmes ni ne nie la responsabilité masculine dans les actes d’exploitation, la souffrance vécue par les hommes peut servir de catalyseur pour attirer l’attention sur la
nécessité de changement.27 »
19. Éric Zemmour, Le Premier Sexe, Denoël, 2006.
20. Francis Dupuis-Déri, La Crise de la masculinité : en finir avec un mythe tenace, éditions du Remue-Ménage, 2018.
21. Écouter sur ce sujet Monique Simard, figure féministe, culturelle et syndicale québécoise, qui était sur la kill list du tueur, interviewée dans l’épisode 160 du podcast Programme B.
22. Lucile Bellan et Thomas Messias, « Polytechnique, le massacre qui fascine encore ceux qui ont la haine des femmes », Slate, 6 décembre 2017.
23. Comme en 2014 à Santa Barbara aux États-Unis (6 mort·es), et en 2017 à Toronto au Canada (10 mort·es).
24. Nellie Bowles, Jordan Peterson, « Custodian of the Patriarchy », New York Times, 18 mai 2018.
25. Rapport sur les homicides, Office des Nations unies contre la drogue et le crime, 2017.
26. Guidelines for Psychological Practice with Boys and Men, American Psychological Association, 2018.
27. bell hooks, De la marge au centre : théorie féministe, Cambourakis, 2017.
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