Les couilles sur la table
La ville, organisée par des hommes, pour les hommes
Et si l’on reste dans les transports en commun, l’accaparement de l’espace public par des hommes se manifeste aussi par ce qu’on appelle le “manspreading” (de l’anglais to spread, s’étaler), ou en français “le syndrome des couilles de cristal”, à savoir cette fâcheuse habitude de certains usagers d’écarter exagérément les jambes sans se soucier du confort de ses voisin·es (contre laquelle les villes de New York, Séoul, Tokyo et Madrid ont décidé de lutter avec des autocollants et des pancartes).
LA VILLE, ORGANISÉE PAR DES HOMMES, POUR LES HOMMES
Les femmes utilisent plus souvent les transports en commun, à toute heure de la journée ; elles marchent aussi plus souvent dans les rues des villes (plus encore en Île-de-France). Mais là encore, l’organisation des villes ne prend pas en compte cette spécificité. C’est ce qu’a montré le rapport sur
« Le temps des villes »50 : parce que les trois quarts de l’accompagnement des enfants et des personnes âgées sont pris en charge par les femmes, parce qu’elles sont aussi les plus susceptibles de travailler à temps partiel, avec des horaires décalés, les femmes se déplacent tout au long de la journée sur des trajets complexes – par exemple maison de retraite dans un quartier résidentiel/école dans un autre/supermarché dans une zone commerciale –, moins bien et moins fréquemment desservis par les transports en commun. Les horaires de ces derniers sont le plus souvent calqués sur les rythmes dits “des hommes” (déplacement domicile / travail aux horaires de bureau) ; leur aménagement par ailleurs ne permet souvent pas de se déplacer avec des poussettes – comme avec des fauteuils roulants, d’ailleurs.
À l’heure où les villes occidentales ne jurent que par les “circulations douces”, on se rend également compte qu’il peut aussi y avoir des conflits entre l’aménagement d’une ville plus écologique et d’une ville plus inclusive. Ainsi le tout-vélo paraît-il une solution idéale sur le papier : écologique, silencieuse, légère, bonne pour la santé. Mais elle n’est plus si évidente si on tient compte des besoins et des contraintes qui pèsent sur les femmes : comment se déplacer à vélo quand on prend en charge le transport des enfants, les courses, quand on travaille trop loin de son domicile ? En tant qu’inconditionnelle du vélo, ça m’ennuie de le reconnaître. D’un côté, j’ai expérimenté personnellement combien le vélo m’a aidée à me réapproprier la ville – rouler par tous les temps et tout le temps à vélo me permet d’échapper au harcèlement de rue et aux agressions sexuelles dans les transports en commun, d’explorer les nouveaux territoires, de sortir où je veux quand je veux sans dépendre de personne, ni des taxis, ni d’ami·es pour me raccompagner. Sentir le vent sur ma peau en traversant la ville, pouvoir la contempler et la connaître, sentir mes muscles fonctionner, sont des voluptés quotidiennes. Mais je suis bien consciente que cela n’est possible que parce que je ne suis pas obligée, dans le cadre de mon travail, de porter des tenues qui contraignent mes mouvements (coiffure, maquillage, talons, vêtements serrés) ; parce que j’ai eu les moyens financiers de me procurer un vélo solide, que je sais faire les réparations nécessaires, que je suis valide et en bonne santé, que je n’ai pas d’enfants, et parce que je n’ai que dix kilomètres à parcourir quotidiennement en moyenne, dans une ville qui met en place des infrastructures sécurisées pour les cyclistes. Cela fait beaucoup de conditions à réunir pour que le vélo soit un moyen de transport accessible pour les hommes comme pour les femmes.
La ville est donc construite selon des standards masculins, sans que la vie des femmes – et de tous les publics vulnérables, en situation de handicap, les jeunes enfants, les personnes âgées (dont s’occupent en majorité les femmes) – soit prise en compte. C’est même plus que ça : la ville est marquée par la masculinité, et elle contribue en même temps à (re)produire la masculinité. Comme toutes les inégalités structurelles, il ne s’agit pas d’un complot : bien sûr que les hommes ne se réunissent pas dans les conseils municipaux pour décider des meilleures techniques à mettre en œuvre pour exclure les femmes. Et l’espace public peut aussi être un lieu de
subversion et de contestation51. Mais les villes sont encore majoritairement gérées par des individus de sexe masculin. Selon Yves Raibaud, « La présence des femmes aux postes clés est faible, qu’il s’agisse des élus ou des personnes qui pensent et construisent la ville de demain : architectes, urbanistes, directeurs des services d’équipement et concepteurs des programmes urbains sont presque exclusivement des hommes. La participation citoyenne (conseils de quartier, enquêtes publiques ou opérations de concertation) est généralement dominée par les hommes. » En 2017, 84 % des maires sont des hommes.
Vers une ville véritablement inclusive
Yves Raibaud préconise l’utilisation d’un outil, encore relativement peu répandu en France : les budgets genrés.
« En 2005, Vienne a été la première ville à instaurer un budget municipal entièrement genré : elle contraint tous ses services à démontrer qu’ils atteignent les hommes et les femmes de la même manière, en dépensant des sommes équivalentes », explique-t-il : « La ville compte un bureau dédié au Gender Mainstreaming qui a développé des principes pour guider l’action publique en matière d’aménagement urbain :
• Un langage “sensible au genre”, pour donner la même visibilité
aux hommes et aux femmes, sur tous les documents écrits et les images, jusque dans les panneaux
• La collecte et l’analyse de données genrées à tous les niveaux,
données que toute décision doit prendre en compte
• Un égal accès à l’utilisation de services
• Une importance égale des femmes et des hommes dans la prise
de décision, avec une exigence de parité.52»
Regarder la ville avec d’autres lunettes, celles du genre, de la race, de la classe et du handicap, pour construire des villes du futur beaucoup plus inclusives ouvre des perspectives stimulantes pour les géographes, les urbanistes, les élus. Les approches par le genre commencent d’ailleurs à
être intégrées aux formations en urbanisme et en architecture53. Imaginer des villes plus simples à vivre au quotidien pour toustes implique par exemple de penser à construire des crèches près des bureaux, à prendre en compte les réels besoins des familles et des enfants. C’est aussi prévoir des usages flexibles pour tel ou tel équipement – un terrain de sport qui peut aussi servir d’espace pour faire de la gym.
En attendant, l’espace public est toujours largement pensé comme masculin-neutre, en opposition à l’espace domestique qui est lui pensé comme féminin. Grandir comme un homme en ville, pour résumer, c’est donc bénéficier d’un ensemble de privilèges, dont vous êtes, sauf si vous êtes sensibilisé·es à ces questions, inconscient·es. C’est-à-dire que le monde extérieur ne vous est pas hostile, il ne vous gêne pas, il ne vous rappelle pas de mille manières que vous n’êtes pas à votre place ; il est fait pour vous, il est adapté à vos besoins, à vos usages.
Nous allons voir que c’est aussi le cas de l’entreprise et du monde du travail rémunéré.
35. Rapport du Soroptimist international Union française, 2014.
36. Le tumblr Headless Women of Hollywood répertorie ces affiches.
37. Ce terme désigne la propension des œuvres visuelles (films, pubs, jeux vidéo) à présenter un décor (ou le corps d’un personnage) du point de vue d’un homme hétérosexuel, même lorsque la caméra est omnisciente et externe à l’intrigue. Un concept théorisé en 1975 par la critique de cinéma Laura Mulvey dans Visual Pleasure and Narrative Cinema. Anne-Cécile Husson en a fait une excellente synthèse dans son article « Le Male Gaze, regard masculin », publié sur le site Ça fait genre en 2013.
38. Yves Raibaud, La Ville faite par et pour les hommes. Dans l’espace urbain, une mixité en trompe-l’œil, Belin, 2017.
39. Jean-François Fournel, « La pratique du cheval, un sport de filles », La Croix, 20 décembre 2012.
40. Céline Pauilhac, Laurent Pastural, « Hausse de la TVA : les centres équestres tentent de limiter la casse », France 3, 2 janvier 2015.
41. Selon une enquête menée par le magazine Runners’ World en 2017, 43 % des coureuses sont harcelées lorsqu’elles courent dehors, contre 4 % des coureurs.
42. https://payetashnek.tumblr.com/
43. Michel Bozon et Wilfried Rault, « Où rencontre-t-on son premier partenaire sexuel et son premier conjoint ? », Populations et Sociétés, INED, 2013.
44. Maïa Mazaurette, « Faut-il vraiment renoncer à la drague ? », GQ, 8 juillet 2019, et « Peut-on encore aborder une femme dans la rue ? », Le Monde, 6 novembre 2016.
45. Rapport de septembre 2018 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales.
46. Anaïs Bordages, «73 choses que beaucoup de femmes font pour se sentir en sécurité dans l’espace public (et qu’elles ne devraient pas avoir à faire) », Buzzfeed, 25 janvier 2018.
47. Observatoire LGBT+, 26 juin 2018. Enquête réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès et la DILCRAH.
48. Selon une enquête du Défenseur des droits rendue publique en 2017.
49. Chantal Duchène, « Transport et parité des sexes », Forum international des transports/OCDE, 2011.
50. Rapport du ministère de la Ville et du Secrétariat aux droits des femmes, 2001.
51. De nombreux collectifs notamment féministes visent ainsi à se réapproprier la ville – renommer les rues en mettant en valeur des femmes importantes, par exemple, ou placarder des clitoris sur les murs de la ville (comme la campagne It’s not a bretzel en 2019), ou faire des tags féministes (voir ceux de @marguerite_stern sur Instagram).
52. Yves Raibaud, La Ville faite par et pour les hommes, Belin, 2015.
53. Jessica Gourdon, « La place des femmes dans la ville, nouveau sujet des écoles d’architecture », Le Monde Campus, 16 octobre 2018.
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