Les couilles sur la table
Violences sexuelles et culture du viol
Le sujet reste donc à explorer, mais je n’ai pas encore toutes les informations nécessaires pour l’approfondir. Sans compter que réfléchir aux violences conjugales et aux féminicides soulève des questions vertigineuses sur nos conceptions de l’amour, de l’attachement et du couple, et que ces questions sont pour moi, je dois l’avouer, éprouvantes. C’est aussi pour cela que je ne leur ai pas encore consacré plus de place dans mon émission, où j’ai beaucoup plus exploré les violences sexuelles. C’est donc sur ces violences, et leurs rapports avec la masculinité, que je vais me concentrer dans les pages qui suivent.
VIOLENCES SEXUELLES ET CULTURE DU VIOL
Le viol et les violences sexuelles sont des faits graves, qui entraînent d’importantes conséquences sur la santé psychique et physique de leurs victimes. Extrêmement répandues, ces violences sont considérées dans notre société de façon paradoxale : le viol est, dans les discours, décrit comme un crime horrible, affreux, monstrueux ; mais, en pratique, nous continuons à ne pas le punir, à le tolérer, voire à l’encourager. S’il faut absolument écouter la parole des victimes, la perspective que j’ai choisie dans les différents épisodes consacrés aux violences sexuelles vise d’abord à s’interroger sur ce qu’on sait des violeurs : qui sont-ils ? Pourquoi violent-ils ? Quels mécanismes permettent à ces violences d’être si répandues, et si peu punies ?
Commençons par rappeler les faits :
• En France, 16 % des femmes ont au moins une fois dans leur vie été
victimes de viols et de tentatives de viols101.
• La loi française considère que « Tout acte de pénétration sexuelle, de
quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un
viol. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle.102» Cela implique les pénétrations vaginales, anales, mais aussi buccales ; peu
importe que cette pénétration soit commise avec des objets, un pénis ou des doigts.
• Que les victimes de ce crime soient des femmes, des enfants ou des
hommes, les violeurs ont en commun leur genre : ce sont à 94 % des
hommes103.
Ce dernier point est particulièrement troublant. Les femmes ne sont pas violées par des extraterrestres, par des fantômes ou des monstres : elles le sont par des hommes. C’est le seul point commun qu’ont les violeurs, qui viennent encore une fois de tous les milieux sociaux. La question qu’on pose dans les épisodes consacrés aux violences sexuelles est donc : Qu’est-ce qui lie masculinité et violences sexuelles ?
Peut-être faut-il commencer par décrire la “culture du viol”, dans laquelle nous baignons toustes.
Cette culture du viol, c’est l’ensemble des idées reçues sur les violeurs, les victimes de viols, et les violences mêmes ; ce sont nos représentations de ce qu’est un “vrai viol”, une “vraie victime”, un “vrai violeur”. Largement partagées, transmises de génération en génération, ces représentations évoluent dans le temps et imprègnent nos mentalités, notre langage, nos lois, nos fictions et œuvres d’art ; nous sommes nombreux·ses à y croire et à les propager : cela forme donc une culture. Ces préjugés concourent à déresponsabiliser les violeurs, culpabiliser les victimes et invisibiliser les viols.
C’est, par exemple, l’idée qu’une femme qui a été violée l’a forcément “un peu cherché”, parce qu’elle n’aurait pas dû s’habiller comme ceci, se comporter comme cela, boire de l’alcool ou prendre de la drogue, se déplacer ici ou là, qu’elle exagère ou qu’elle ment ; mais aussi, que les violeurs sont des malades mentaux ou qu’ils n’ont pas pu se retenir ; ou encore, que les viols résultent d’un malentendu ou d’un problème de communication – 32 % des Français·es pensent ainsi qu’à l’origine d’un viol il y a souvent un malentendu, et ielles sont 42 % à estimer que la responsabilité d’un violeur est atténuée si la victime a eu un comportement
“provocant” en public104.
Le “vrai viol”, dans notre imaginaire collectif, se déroule dans l’espace public (un parking, une ruelle sombre), la nuit, sur une femme court vêtue, menacée avec un couteau ou une arme à feu, par un inconnu monstrueux souffrant d’une pathologie mentale. Pourtant, ce scénario ne correspond qu’à une minorité de viols.
Il est donc indispensable de démonter ces préjugés sur le viol, ce qui était l’objet de l’épisode 18 avec Noémie Renard, Qui sont les violeurs. Cette ingénieure en biologie et militante féministe a étudié, compilé, regroupé des milliers de statistiques et d’études sur le viol, pour en tirer un ouvrage
remarquable, En finir avec la culture du viol105. Ce qu’elle a établi sur le viol et les violeurs, c’est que :
• La plupart du temps, les violeurs n’utilisent pas d’armes et n’ont pas
besoin d’utiliser la violence physique106. Dans 70 % des cas, les victimes ne se débattent pas, parce qu’elles sont sidérées (par la peur, parce qu’elles n’arrivent pas à croire à ce qui leur arrive…).
• Les violeurs ne sont pas des “mecs frustrés”. Ils ne violent pas par
manque de rapports sexuels consentis. Toutes les études sur les agresseurs sexuels montrent, au contraire, qu’ils ont plus de partenaires sexuels que la moyenne. Une étude des années 1990 révèle que 89 % des hommes emprisonnés pour viol avaient, avant leur incarcération, des rapports réguliers au moins une ou deux fois par semaine, dont ils se disaient très satisfaits.
• Les violeurs ne violent pas non plus suite à des “pulsions” incontrôlables :
si c’était le cas, ils violeraient en plein milieu de la rue, en pleine journée, devant tout le monde.
• Les violeurs ne sont pas des malades mentaux. En Europe, seuls 7 % des
violeurs condamnés ont une maladie mentale. Au contraire, les violeurs ont un comportement extrêmement rationnel : leurs actes sont réfléchis, prémédités, calculés, pour prendre le moins de risques possible.
• Les violeurs sont en fait des “monsieur Tout-le-monde”, de tout âge, de
tout milieu. Le collectif Féministe contre le viol, qui tient depuis de nombreuses années une ligne d’écoute des victimes rapporte que ces femmes ont été violées par des agriculteurs, médecins, ouvriers…