Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 5 sur 56

Pages du PDF

Les couilles sur la table

L’illusion d’un modèle masculin naturel

L’illusion

 

d’un modèle

 

masculin naturel

 

Tandis que je rédige ces pages dans un café du village où je passe l’été, je m’embarque dans de longues discussions avec les clients et la patronne. Ils savent que j’écris un livre sur la masculinité ; les clients me défient au bras de fer (pour me montrer que les hommes sont “naturellement” plus forts que les femmes) ; ils me font remarquer le comportement du chien du café “c’est un mâle donc il veut sauter toutes les femelles du quartier, c’est la nature !” ; ils me demandent, inquiets, si je veux des enfants et si j’ai bien des relations sexuelles avec des hommes (car si ce n’était pas le cas, alors ça serait selon eux “contre-nature”) …

Je comprends qu’il soit tentant de naturaliser sans arrêt nos comportements, de vouloir chercher dans la nature des explications à un état de fait (la domination masculine) tellement évident. Les sciences “de la nature” sont ainsi régulièrement appelées à la rescousse pour légitimer et justifier les différences entre les hommes et les femmes, pour les naturaliser. Pour justifier un ordre social par un ordre naturel. Et pourtant…

 

LA VRAIE NATURE DU MÂLE ?

 

Ce sont des choses que l’on entend tout le temps : hommes et femmes seraient “par nature” différents, nos cerveaux n’auraient pas la même forme, les hommes seraient naturellement infidèles car ils auraient besoin de disséminer leurs spermatozoïdes (alors que les femmes qui ne produisent qu’un ovule par cycle devraient sélectionner leurs partenaires avec soin) ; les hommes auraient des “pulsions” violentes comme leurs cousins les gorilles (et les femmes un “instinct maternel” comme les chattes, les chiennes et les vaches) ; la forme de nos organes génitaux nous prédestinerait à un tempérament (les femmes seraient accueillantes comme leur utérus, les hommes portés vers la conquête du monde comme leur glorieux pénis dressé vers l’avant) ; les corps des femmes les voueraient au rôle de mère, de vierge ou de putain, nos utérus et nos vagins étant “faits” pour être remplis ; le but premier de la sexualité, c’est la reproduction, etc.

Ainsi, dans les magazines, les journaux ou dans des livres de

développement personnel à prétention scientifique9, on lit très souvent que les différences de comportements entre hommes et femmes s’expliqueraient par les impératifs de l’évolution, les hormones, l’anatomie, un prétendu “âge préhistorique” ou des comparaisons avec les animaux… Le point commun de ces théories est qu’elles prétendent s’appuyer sur des arguments scientifiques qui les rendraient imparables. En fait de science, elles s’appuient surtout sur les arguments de la “psychologie évolutionniste”, une science non reconnue comme telle en France, qui se donne pour mission d’expliquer des comportements humains contemporains par l’existence de dispositions psychiques d’origine génétique sélectionnées au cours de l’évolution (l’objet même de cette science est donc de prouver ces théories…). Mais peu importe la rigueur scientifique : ces analyses remâchées, vulgarisées, exagérées, servent de base à ces innombrables articles qui nous expliquent que LA Femme ne sait pas lire les cartes routières, qu’elle marche les genoux rapprochés quand elle ovule, qu’elle est neurologiquement plus douée pour le langage que pour les maths, tandis que l’homme a des capacités de vision plus lointaine grâce à son passé de chasseur de mammouth, mais que ça le rendrait aussi incapable de voir les chaussettes sales qui traînent, etc.

Or, dès qu’on étudie ces questions d’un point de vue vraiment scientifique, comme l’ont notamment fait le philosophe des sciences Thierry Hoquet et la paléontologue Claudine Cohen, que j’ai reçu·es chacun·e dans un épisode, on s’aperçoit que ces arguments essentialistes, qui veulent à tout prix démontrer qu’il y aurait une “essence masculine” et une “essence féminine”, ne tiennent pas, et qu’on peut les démonter un à un.

La réduction des individus à leurs gamètes

Dans la définition stricte des espèces à reproduction sexuée comme la nôtre, un mâle est un individu qui produit de petits gamètes en grand nombre, les spermatozoïdes, par opposition à une femelle qui produit de gros gamètes en petit nombre, des ovules. Et, comme si on pouvait réduire les êtres humains à leurs gamètes, de nombreuses idées reçues ont été déduites de ce simple fait. Ainsi, le récit qu’on fait généralement de la fécondation – celui que vous avez certainement appris à l’école – est le suivant : des millions de petits spermatozoïdes font la course pour tenter de transpercer le gros ovule, qui attend passivement, et que le plus fort ou le plus rapide gagne ! Thierry Hoquet qualifie cette manière de voir d’“animiste”, c’est-à-dire une façon de projeter dans nos gamètes minuscules des représentations de l’individu, avec une personnalité : les femmes seraient passives comme leurs ovules, les hommes conquérants comme leurs spermatozoïdes. Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que ce récit est faux : l’ovule et le spermatozoïde interagissent mutuellement. L’ovule a un rôle actif dans la fécondation, il n’est pas “transpercé” par le spermatozoïde, ainsi que le décrit l’anthropologue américaine Emily Martin : « Le spermatozoïde et l’ovule se collent ensemble grâce à la présence de molécules adhésives sur leur surface. L’ovule attrape le spermatozoïde et se colle à lui si fermement que la tête du spermatozoïde est obligée de se mettre à plat contre la surface de la zone pellucide de

l’ovule.10»

C’est un bon exemple de la manière dont l’observation d’une “réalité biologique” peut être biaisée par les stéréotypes de genre, jusque dans la façon dont on décrit des phénomènes naturels et dont on construit la connaissance.

 

Les comparaisons avec d’autres espèces animales

C’est encore cette histoire de gamètes qui a servi à expliquer des comportements différents entre mâles et femelles dans diverses espèces. Puisque le “succès reproductif” d’un mâle dépendrait du nombre de femelles qu’il parvient à féconder, les mâles – comme les hommes – seraient agressifs, actifs, compétiteurs ; puisque le succès reproductif des femelles serait contraint par le nombre de ses ovules, les femelles – comme les femmes – se montreraient plus prudentes et sélectives dans leur choix de partenaire : c’est ce qu’on appelle le “principe de Bateman”, du nom du généticien qui l’a formulé dans les années 1950.

Sauf que dès qu’on accepte d’étudier la réalité en dehors de ce seul prisme, on se rend compte que les comportements sont bien plus riches qu’on ne l’imaginait. C’est ce qu’a notamment montré Clémentine Vignal, professeur de biologie et d’écologie à Sorbonne Université, dans un article fascinant, « Sexe et comportement animal : des rôles naturels des sexes ?

11 » , où elle détaille de très nombreux comportements animaux qui contredisent les présupposés de la théorie de Bateman. Par exemple : • Chez les chiens de prairie, ou chez certains oiseaux comme les

phalaropes, ce sont les femelles, et non les mâles, qui détiennent les territoires.

• Chez les chimpanzés, ce sont les femelles qui sollicitent activement les

copulations, signalant leur réceptivité sexuelle grâce à leur tumescence génitale rouge, certaines femelles pouvant s’accoupler avec huit mâles différents en une heure.

• Les hyènes tachetées sont très agressives, dominent socialement les mâles

et contrôlent la reproduction.

• Les mâles de certaines espèces participent autant, voire plus que les

femelles, aux soins à la descendance : c’est le cas du hamster russe, mais aussi de 90 % des espèces d’oiseaux où les mâles participent à la protection et au nourrissage des jeunes.

• Et mon préféré : chez les oiseaux Vogelkop Bowerbird, le mâle passe des

semaines entières à confectionner une hutte géante et à la décorer avec des pétales, des baies et des herbes pour attirer une femelle, sans le moins du monde se montrer agressif.

 

Autrement dit, les comportements ne sont pas intrinsèquement déterminés par le sexe, c’est-à-dire par le fait de produire de petits ou de gros gamètes, et on ne trouvera pas la “vraie nature du mâle” humain en observant les animaux. En revanche, on voit bien que les biais sexistes qui préexistent aux études ont toutes les chances d’influencer le résultat de ces études. C’est ce que souligne aussi Clémentine Vignal dans le même article, où elle invite les chercheurs·es en biologie à faire évoluer leurs cadres théoriques, car, dit-elle, les sciences actuellement « contribuent à maintenir une vision dichotomique et figée qui reflète mal une réalité où les comportements des deux sexes sont souvent flexibles et induits par les circonstances environnementales ou sociales. La recherche en biologie porte donc une responsabilité dans le maintien dans l’imaginaire collectif de stéréotypes sur les comportements femelle et mâle chez les animaux. »

 

L’argument des hommes préhistoriques

Cet argument fait référence à un passé mythique d’hommes chasseurs et de femmes cueilleuses, qui aurait forgé des différences comportementales génétiquement déterminées. Or, comme nous l’a expliqué la paléontologue

Claudine Cohen12 dans l’épisode 33, Cro-Magnon, ce gentleman, on ne sait en fait pas grand-chose de la manière dont étaient organisées ces sociétés préhistoriques. On ne peut proposer que des hypothèses, des modèles, eux-mêmes influencés par le contexte culturel de l’époque où ils ont été formulés. Ainsi, l’image que nous avons de “l’homme préhistorique” violent, armé d’un gourdin, passant son temps à chasser le mammouth, tandis que sa femelle l’attend cachée dans une grotte avec plein de bébés pendus à ses mamelles, nous vient de modèles formulés au e XIX siècle et peu remis en cause jusque dans les années 1950. Or, on peut leur opposer d’autres modèles tout à fait pertinents, par exemple en regardant les sociétés actuelles de chasseurs-cueilleurs nomades : les femmes n’y sont pas terrées au fond d’une caverne (d’ailleurs on n’habitait pas dans des cavernes à l’époque paléolithique), mais elles participent à toutes sortes d’activités qui permettent la subsistance du groupe, en particulier la cueillette, le ramassage des œufs, d’animaux pris au piège, et elles participent même à la chasse, comme rabatteuses. On peut donc légitimement douter de la pertinence de ce modèle mythique d’une société primitive où les femmes étaient ces individues passives, condamnées à la production d’enfants.

 

Les arguments physiologiques

Le dernier argument est un argument physiologique : la forme des organes génitaux nous destinerait à certains comportements, certains tempéraments ; ou bien encore : les cerveaux des hommes différeraient de celui des femmes. Francis Dupuis-Déri, chercheur en sciences politiques et militant proféministe que j’ai reçu dans l’épisode 32, analyse et combat depuis quinze ans les discours misogynes et déconstruit ce genre d’arguments. Il cite par exemple le psychanalyste Guy Corneau, auteur de Père manquant,

fils manqué13, qui expliquait que comme « l’homme possède un sexe extérieur qui bande, pénètre, éjacule » et que de son côté « la femme possède un sexe intérieur qui reçoit et qui est humide », cela nous pousserait naturellement à certaines aptitudes psychologiques : les hommes seraient dans l’action et la décision, les femmes dans l’intériorité et la réception. C’est la même logique, souligne Francis Dupuis-Déri, qu’on retrouve dans les thèses de ce psychologue masculiniste québécois :

 

« Les éjaculations, qui projettent son sperme hors de son corps, confirment également l’existence d’un mouvement masculin qui part de l’intérieur vers l’extérieur. Contrairement à la femme, dont les organes génitaux sont intérieurs et réceptifs, l’homme possède des organes génitaux intrusifs qui prédisposent à des comportements intrusifs : pénétration de la femme certes, mais aussi pénétration de la matière, pénétration jusqu’au fond des océans, pénétration de l’immensité de

l’Univers.14 »

 

Ce serait donc la raison qui pousserait les hommes à construire des sous-marins, inventer des fusées et des avions, pour pénétrer le monde et le conquérir…

Face à ces arguments farfelus, Francis Dupuis-Déri conseille de retourner les métaphores : les femmes, avec leur utérus protecteur, ne seraient-elles pas les mieux placées pour « inventer et fabriquer des capsules spatiales et des sous-marins, qui abritent astronautes et marins comme l’utérus abrite le fœtus ? » Les hommes, avec leur appareil génitoire exposé, et donc fragile, ne seraient-ils pas mieux à l’intérieur des maisons, pour protéger leurs parties ? Et surtout de souligner que nos organes génitaux ne jouent aucun rôle dans la fabrication de tous ces outils et machines – en revanche, nos mains, nos cerveaux, nos yeux, nos pieds, oui.