Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 6 sur 56

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Les couilles sur la table

Et la différence physiologique entre les sexes, alors ?

Une autre idée qui passe pour un savoir scientifique incontestable est celle des “deux cerveaux” : les cerveaux des hommes et des femmes seraient structurés différemment depuis leur vie fœtale, car ils seraient exposés à différentes hormones pendant la période gestatoire, et c’est cela qui déterminerait leurs comportements. Mais personne n’a apporté de preuves convaincantes de cette théorie, comme l’a démontré la chercheuse en

sciences sociomédicales Rebecca M. Jordan-Young15. Pour une raison simple : c’est impossible à démontrer, puisque la majorité des connexions neuronales se forme après la naissance, via l’expérience et la socialisation. On ne peut tester ces hypothèses que sur des cerveaux d’individus déjà nés. La neurobiologiste Catherine Vidal a ainsi expliqué que : « Le cerveau, grâce à ses formidables propriétés de “plasticité”, fabrique sans cesse de nouvelles connexions entre neurones en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue. Garçons et filles, éduqués différemment, peuvent montrer des divergences de fonctionnement cérébral, mais cela ne signifie pas que ces différences soient présentes dans le cerveau depuis la

naissance !16 »

 

ET LA DIFFÉRENCE PHYSIOLOGIQUE ENTRE LES SEXES, ALORS ?

 

Les sciences ne nous permettent donc pas de prouver l’existence d’une “vraie nature du mâle”. On m’objectera peut-être que dire cela, c’est nier l’évidence : d’un point de vue biologique, un homme et une femme, ce n’est pas pareil. Certes. Mais si décrire des différences physiologiques est une chose (oui, les femmes ont généralement des seins, peuvent mettre au monde des bébés et les allaiter), en tirer des règles de comportement et de hiérarchisation en est une autre. Par ailleurs, la définition de “sexes biologiques”, qui repose en effet sur des différences physiologiques, les réduit à deux groupes binaires en prétendant refléter une réalité biologique, alors que la réalité est autrement plus complexe : il y a bien plus que deux sexes, et c’est la question dont nous avons longuement parlé avec Thierry Hoquet, dans l’épisode La vraie nature des mâles.

Le sexe est en effet constitué de plusieurs caractéristiques, dont la plupart ne sont pas visibles sur le corps nu : les organes génitaux internes, les gonades (les ovaires ou les testicules), les hormones sexuelles, les chromosomes ou encore les gènes. Dans la population humaine, chacun de ces éléments comporte plus de deux variantes, si bien qu’aucun de ces marqueurs ne permet de donner une définition sûre du sexe, et encore moins une définition binaire, avec deux sexes qui s’opposent.

Dans la plupart des cas, tous ces indicateurs sont alignés, et le sexe biologique correspond au genre assigné. Mais dans une part non négligeable des cas (1 à 2 %), les bébés portent une variation du développement du sexe biologique – ce sont des individus qu’on nomme “intersexes”. Il existe ainsi une grande variété de variations, certaines sont visibles à la naissance, mais d’autres ne sont découvertes que plus tard (ou jamais). Ce qui fait dire à la biologiste et historienne des sciences Anne Fausto-Sterling, dans un texte fondateur, qu’il n’y a pas deux sexes qui s’opposent, mais qu’il y en a

cinq17. Malheureusement, parce que nous sommes le plus souvent incapables de penser cette pluralité pour des raisons sociales et culturelles, le corps médical continue trop souvent à vouloir “corriger” ces corps, et donc à les mutiler, pour les faire entrer de force dans l’une ou l’autre catégorie.

Encore une fois, il ne s’agit pas de nier des faits biologiques, mais de comprendre qu’il n’existe pas de “purs humains biologiques” : on naît toujours à une époque, dans une société donnée. Les sciences elles-mêmes (les travaux sur l’épigénétique, la plasticité phénotypique, les approches écologiques du développement) nous montrent qu’il est impossible de faire la part entre la “nature” et la “culture”. C’est ce que souligne Thierry Hoquet lorsqu’il dit qu’il faut « prendre acte de l’indissociabilité du naturel et de l’artificiel » :

 

« Nous sommes “100 % naturels et 100 % culturels”, comme le dit Anne Fausto-Sterling. Nos comportements sont à la fois innés et acquis et il est souvent impossible de mesurer la taille de l’effet, de déterminer à quel degré c’est biologique et à quel degré culturel. Un humain purement biologique n’existe nulle part : nous recevons le langage, la

culture, dès avant notre naissance, par les signes et les mots qu’on nous adresse et les rêves que l’on forme à notre sujet. De même, un humain purement culturel n’existe nulle part : nous recevons une matière en partage, dès la fécondation. Et aucun humain ne peut et ne pourra se passer de nature ou de culture. Nous ne sommes ni âme pure ni corps pur, mais un stuff, un machin psychosomatique, à la fois et indissociablement l’un et l’autre. Autrement dit, la dualité biologique et culturelle des humains ne signifie pas une additivité des deux composantes : dire que nous sommes à la fois nature et culture, ce n’est pas dire que nous sommes faits de l’addition d’une culture à une nature. Si nous ne sommes pas faits d’une addition, pas plus ne sommes-nous susceptibles d’une soustraction, ou d’un découpage de notre être en

deux parts bien séparées.18 »

 

L’assignation d’un sexe biologique est donc aussi une construction sociale, comme le montre très bien Pascale Molinier, dans la préface du livre d’Anne Fausto-Sterling : « Que le corps soit construit dans un processus biopsychoculturel ne veut pas dire qu’il n’est pas réel ou matériel, mais qu’il n’existe pas un état de nature qui pourrait être saisi en dehors du social ; nous vivons dans un monde genré où nous sommes en permanence lus et interprétés dans les catégories du genre. » Or, dit-elle, nous n’en sommes pas conscients, et elle utilise une métaphore que je trouve très parlante pour expliquer ce paradoxe, celle du ruban de Möbius : « On croit être la fourmi qui marche sur la face de la nature ou du sexe pour se retrouver sans crier gare sur la face de la culture et du genre. »

Quel que soit le côté des sciences que l’on regarde, on n’y trouvera donc pas d’éléments qui permettraient de définir la vraie nature du mâle. En revanche, on peut s’interroger sur cette passion qui vise à trouver dans “la nature” la justification des inégalités entre hommes et femmes. Qu’est-ce qui nous intéresse tellement là-dedans ? Ce qu’on cherche, ce qu’on questionne, influence notre savoir scientifique. Au e XIX siècle, une “science”, la phrénologie, en mesurant les crânes humains, affirmait très sérieusement détenir les “preuves biologiques” de la supériorité de certaines “races humaines” sur d’autres. On peut donc se demander, à propos de toutes ces recherches sur la différence entre les sexes : mais enfin pourquoi est-ce que ça nous intéresse tellement de savoir si, oui ou non, les cerveaux des hommes et des femmes sont différents, si les femmes n’ont pas le sens de l’orientation pour des raisons biologiques ou sociales ? Qu’est-ce qu’on cherche à démontrer ?

 

« Pourquoi est-ce que ça nous intéresse

 

tellement de savoir si les cerveaux des

 

hommes et des femmes sont différents ? »

 

Une auditrice m’a écrit un jour avec colère en m’accusant de déni de réalité parce que je refusais de prendre en compte toutes ces études qui prétendent nous expliquer que les hommes et les femmes sont naturellement différents. Ce n’est pas que je refuse de les prendre en compte : la science est la science, avec ses biais inévitables car les scientifiques sont aussi des humains. Mais se précipiter pour en tirer des conclusions sur comment devrait être organisée la société, comment on devrait gérer nos vies, ce n’est pas de la science : c’est de la philosophie, de la morale, de la politique. La science ne nous dit pas ce qui est bien ou mal ; elle ne peut pas nous servir de guide. Autrement dit : il serait temps d’arrêter de chercher dans la science la “véritable nature de la masculinité” !

 

Cela n’empêche pourtant pas certains de continuer à “faire parler” la science pour tenter d’en tirer des arguments naturalisants et essentialistes, et les utiliser pour combattre l’égalité entre hommes et femmes. Bienvenue chez les masculinistes.

 

9. Comme le best-seller mondial de John Gray paru en anglais au début des années 1990, Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus.

10. «L’ovule et le spermatozoïde. Comment la science a construit un roman d’amour basé sur des rôles féminins et masculins stéréotypés », in Les Sciences du désir, Le Bord de l’Eau, 2018.

11. In Sexe & genre, De la biologie à la sociologie, éditions Matériologiques, 2019.

12. Claudine Cohen est aussi directrice d’études de la chaire Biologie et société à l’École pratique des hautes études.

13. Publié aux Éditions de l’Homme, 1989.

14. Yvon Dallaire, Homme et toujours fier de l’être, Québec Livres, 2015.

15. Rebecca M. Jordan-Young, Hormones, sexe et cerveau, Belin, 2016.

16. Catherine Vidal, Hommes, femmes, avons-nous le même cerveau ?, Le Pommier, 2012.

17. Anne Fausto-Sterling, Les cinq sexes, pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants, publié en anglais en 1993, Payot & Rivages, 2018.

18. Thierry Hoquet, Des sexes innombrables, le genre à l’épreuve de la biologie, Seuil, 2016.

 

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