Les couilles sur la table
Le tabou de “l’autre” pénétration
À aucun moment les médecins n’envisagent une sexualité qui puisse s’épanouir autrement que par le prisme de la pénétration vaginale. Comme si tout était pensé non pour son futur plaisir à iel, mais pour celui de l’homme, forcément un homme, qui pourrait un jour
l’accompagner.127»
Je ne dis absolument pas qu’il faut rejeter la pénétration, je sais qu’elle peut procurer énormément de plaisir. Ces réflexions invitent simplement à repenser la place qu’elle occupe dans la construction de nos imaginaires érotiques. Ainsi, le mot lui-même est imprégné du symbolisme homme actif / femme passive. Il est révélateur qu’on ait choisi de dire que l’homme pénétrait, et pas que la femme enveloppait. Celui ou celle qui reçoit la pénétration est tout aussi actif ou active que celui ou celle qui la donne. Quand on a un caillou dans sa main, on dit qu’on prend le caillou, pas que le caillou nous prend.
Suffirait-il de changer notre vocabulaire pour changer notre perception ? C’est l’une des pistes, suggérée malicieusement par la performeuse Bini Adamczak, qui propose de remplacer la pénétration de la femme par l’homme par la “circlusion” de la femme sur l’homme : « Le mot circlusion est facile à apprendre et facile à appliquer. Je circlus, tu circlus, iel est circlus·e. Et surtout, il est beaucoup plus pratique que pénétration. Le mot pénétration comporte quatre syllabes, circlusion en a seulement trois. Ainsi son introduction est tout à fait dans l’intérêt de l’économie. Nous gagnons
du temps précieux que nous pouvons ensuite investir dans la baise.128»
LE TABOU DE “L’AUTRE” PÉNÉTRATION
Symétriquement à cette obligation de la pénétration comme preuve de la masculinité, est construite une interdiction : celle d’être pénétré.
Être pénétré, parce que c’est associé à l’homosexualité (et que la masculinité hégémonique, celle qui est légitime, celle qui est considérée comme normale, c’est toujours une masculinité hétérosexuelle) est encore vu comme une énorme transgression, une dégradation. Sinon “enculé” ne serait pas une insulte. Ou “enculeur” en serait une aussi. « Dans leur majorité, les hommes hétéros, pourtant aventureux quand il s’agit du corps de l’autre, se révèlent puritains concernant leur propre corps. Souvent ils n’hésitent pas à pousser leur compagne à tenter la sodomie, mais dès qu’il s’agit d’eux-mêmes… » fait remarquer Martin Page. Et dans un article consacré à la sexualité non pénétro-centrée, Thomas Messias complète : « Chez les femmes, refuser la sodomie est souvent considéré comme la marque d’un manque de dévouement, de fantaisie ; chez les hommes, barricader l’accès à son anus semble au contraire être une preuve de
virilité.129» Pourtant, comme nous allons le voir, les hommes qui y répugnent auraient d’excellentes raisons de s’y intéresser : ils y découvriraient l’existence de leur prostate et les fabuleux orgasmes qu’elle peut procurer.
Contrairement aux femmes, les hommes (cisgenre) ont une prostate (dont certains ne découvrent l’existence que quand ils risquent le cancer), qu’on ne peut stimuler qu’en passant par le rectum. Il s’agit d’une glande de la taille d’une noix, responsable de la production du liquide séminal, et située au-dessus de la paroi du rectum. Elle grossit avec l’âge, et avec l’excitation. La stimulation de cette glande peut amener à des orgasmes d’une intensité spectaculaire. D’orgasmes prostatiques, il en a longuement été question dans l’épisode 24, Les orgasmes masculins, avec Adam, qui se définit comme un homme hétérosexuel. Il tient bénévolement le site Nouveaux Plaisirs et a rédigé le premier guide français de l’orgasme prostatique. Pour l’atteindre et le découvrir, Adam conseille d’utiliser un masseur prostatique, un objet de la taille d’un doigt, qui était à la base un dispositif médical destiné au traitement des prostatites (inflammations de la prostate). Une fois introduit (avec beaucoup de lubrifiant), l’objet vient masser directement la prostate via l’action de contraction des sphincters. Il n’y a rien d’autre à faire, rien à toucher, rien à manipuler ; juste à respirer. C’est cette action d’auto-massage du corps qui va amener l’utilisateur du masseur à l’orgasme. Plusieurs séances d’entraînement, pendant plusieurs semaines, ainsi qu’une certaine attitude de décontraction et de lâcher-prise semblent nécessaires. Il arrive à des hommes de l’atteindre à la première tentative, d’autres témoignent que ça leur a pris des années… Ceux qui obtiennent des orgasmes prostatiques les décrivent comme des vagues de plaisir d’une intensité inimaginable. Ils n’impliquent pas d’éjaculation, et souvent même pas d’érection du pénis. Contrairement aux orgasmes éjaculatoires, il n’y a pas de période réfractaire, c’est pourquoi on peut en obtenir plusieurs d’affilée, pendant plusieurs heures. Une fois la zone bien entraînée, il est même possible d’obtenir ces orgasmes sans aucune stimulation extérieure, juste en contractant ses muscles.