Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 47 sur 56

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Les couilles sur la table

Esquiver les scripts hétérosexistes

donc d’immenses territoires de

 

réinvention, de créativité dans nos

 

pratiques de séduction et d’érotisme. »

 

Il me semble que les productions culturelles, si elles faisaient plus souvent l’effort de proposer d’autres représentations du désir, de la séduction, de la sexualité, nous permettraient de mieux les incarner dans nos propres vies. Or les scènes de baiser, de sexe ou de séduction dans les films ou les séries suivent elles aussi des scripts convenus (et pas très réalistes) : le plus souvent, les deux personnages se jettent l’un sur l’autre sans parler, enlèvent leurs vêtements le plus vite possible (pourquoi ? !), se retrouvent au lit, ont une relation sexuelle, et on les retrouve au plan d’après, heureux, la femme couverte d’un drap jusqu’à la poitrine, l’homme torse nu. Super. Peut-être que dans la vraie vie, cela se passe parfois comme ça. Mes propres expériences et celles que me racontent mes ami·es m’en font douter : c’est souvent plus lent. Plus maladroit. Il y a des moments gênants. On se parle beaucoup plus. C’est pourquoi il était si rafraîchissant de voir apparaître des

scènes de sexe comme celles de la série Girls, de Lena Dunham122 : avec des corps ne correspondant pas aux canons physiques dominants, des fous rires, des maladresses, des pratiques diverses.

Les réflexions féministes nous ouvrent donc d’immenses territoires de réinvention, de créativité dans nos pratiques de séduction et d’érotisme. Je sais que c’est possible, je le vis et je l’expérimente : c’est libérateur. Ça ne casse pas du tout ni le désir ni l’ambiance – au contraire. Ce n’est pas être parano (Est-ce que je suis en train de la violer ?), ce n’est pas être procédurier (demander Est-ce que je peux faire ci ou ça ? à chaque geste) ; c’est se soucier, de plein de façons différentes, du désir, du bien-être, du confort et du plaisir de l’autre (et du sien aussi). Et ça, c’est incroyablement excitant. Ça va sans dire, mais on a aussi le droit de ne pas s’intéresser à la sexualité ou de ne pas avoir d’activité sexuelle.

 

ESQUIVER LES SCRIPTS HÉTÉROSEXISTES

Dans l’épisode Pénétrer, nous nous sommes interrogés avec l’écrivain Martin Page sur les représentations de la sexualité hétérosexuelle la plus ordinaire, la plus banale, celle qui n’est jamais questionnée parce que vue comme évidente, celle avec laquelle nous avons tous et toutes grandi : faire l’amour, baiser, avoir une relation sexuelle, est largement synonyme d’un coït pénis-vagin, qui se termine par l’éjaculation masculine. Toutes les autres pratiques étant soit taboues (pénétrer les hommes), soit reléguées dans la catégorie de “préliminaires”, comme s’il ne s’agissait que d’un simple apéritif précédant l’acte sexuel le plus important. Cette croyance imprègne notre culture et notre langage : le coït est sous-entendu quand on dit qu’on “l’a fait”, qu’on est “allés jusqu’au bout”, qu’on a “conclu”. C’est par rapport à cet acte qu’on pense la virginité (et la masculinité) : pour un homme, on n’est plus un “puceau”, comme on le dit vulgairement, quand on a pénétré un vagin avec son pénis. Dans la culture nord-américaine, la métaphore du base-ball qui sert à décrire chacune des étapes d’une relation sexuelle le montre bien aussi : first base c’est embrasser, second base, toucher les seins, third base le sexe, home run/home base c’est le coït : là encore la pénétration est vue comme le but, la fin du match.

Dans son très beau texte, Au-delà de la pénétration123, Martin Page commence par souligner l’apparente naturalité de la pénétration, et l’immense plaisir qu’il y prend : « La pénétration a tout pour plaire, cet emboîtement bien pratique rappelle les jeux de construction. » Pourquoi alors la remettre en question ? D’abord parce qu’elle peut être parfois douloureuse, impossible ou désagréable : anxiété, problèmes d’érection, fatigue, maladies physiques, souvenir de relations sexuelles passées peu satisfaisantes… Ensuite, parce que si elle est un moyen très efficace pour un homme d’obtenir un orgasme (atteint dans neuf cas sur dix), elle l’est beaucoup moins pour les femmes : seules 26 % des Françaises déclarent

jouir « très facilement » grâce à une pénétration vaginale au sens strict124. Finalement, analyse Martin Page :

 

« Le but de la pénétration, au fond, n’est pas vraiment le plaisir des deux partenaires, mais en premier lieu celui de l’homme, puis éventuellement celui de la femme (d’ailleurs la pénétration cesse

généralement quand l’homme a atteint son plaisir). C’est l’instauration d’une relation inégalitaire comme modèle. Imagine-t-on que si seuls 30 % des hommes parvenaient à jouir par la pénétration d’un vagin avec leur pénis, cette pratique serait aussi centrale ? »

 

Des auditeurs courroucés par cette discussion m’ont écrit que si le coït était la pratique la plus répandue, c’est parce que c’était la plus “naturelle” puisqu’elle permettait la reproduction humaine. Cet argument me laisse perplexe. Comme le résume parfaitement Maïa Mazaurette dans une de ses chroniques :

 

« La norme, pendant un rapport sexuel, c’est de ne pas vouloir faire de bébés. Si nous cherchons à reproduire l’espèce pendant 1 % de nos rapports sexuels, c’est un grand maximum : de fait, nous dépensons une énergie folle à éviter d’avoir des enfants. Et pourtant. Ces 1 % de rapports à but procréatif informent les pratiques des 99 % de rapports non procréatifs (auxquels, du coup, nous ajoutons des contraceptifs… tout est normal). Avec à la clef, une décision pour le moins extravagante : à des fins de plaisir, nous utilisons une technique reproductive qui ne donne pas tant de plaisir que ça. Autant utiliser des

baguettes chinoises comme un rouleau à pâtisserie.125»

 

Cette norme sexuelle de la pénétration obligatoire par un pénis est aussi celle à l’aune de laquelle on évalue toutes les autres pratiques. C’est ainsi que, pour beaucoup, les lesbiennes ne peuvent pas vraiment avoir de relations sexuelles (parce qu’il n’y a pas de pénis en jeu). Ou que les personnes handicapées ne pourraient pas vraiment avoir de sexualité,

comme le faisait très justement remarquer l’avocate Elisa Rojas126 sur Twitter :

 

«Les personnes valides posent beaucoup de questions intrusives aux personnes handicapées, notamment sur le sexe. C’est le fameux “tabou” dont on parle… tout le temps. Elle les obsède au point qu’ils sont prêts à tout pour que l’on puisse avoir des relations sexuelles. Par contre, que

l’on ait de quoi bouffer, prendre le nombre de douches que l’on veut par jour, sortir de chez nous… les intéresse vachement moins. En fait, à travers les questions posées sur notre sexualité (avec la délicatesse d’un parpaing dans ta gueule) ce que les personnes valides cherchent à savoir, en vrai, c’est : “Est-ce que la pénétration est possible ou pas ?” Ils veulent en avoir le cœur net, car il est bien entendu que si la pénétration n’est pas possible, la relation sexuelle ne vaut rien. Ce n’est pas du sexe. Nous ne sommes pas supposé·es avoir une vie sexuelle, ce serait bien qu’on en ait une, mais si on a une, elle doit se caler sur celle des valides et suivre les injonctions qu’ils s’appliquent à eux-mêmes. C’est drôle d’ailleurs de penser que beaucoup de personnes valides font de leur sexualité une “référence” pour nous, alors que déjà en envisageant la pénétration comme seule sexualité valable, ils démontrent la pauvreté de leur vie sexuelle à eux… Cette idée conduit aussi malheureusement, j’ai l’impression, beaucoup d’hommes handicapés à devoir justifier qu’ils peuvent avoir une érection et peuvent pénétrer pour être considéré comme “sauvés” (ouf, ça va alors) comme des vrais hommes et ne pas être dévirilisés davantage. »

 

C’est aussi parce que la pénétration est vue comme la pratique sexuelle incontournable que certaines mutilations des enfants intersexes sont justifiées, comme en témoignage l’histoire de M., enfant intersexe, auquel les médecins décident de fabriquer un vagin :

 

« Dès l’âge de 4 ans, iel doit retourner régulièrement à l’hôpital pour des séances de bougirage, où on lui enfonce des instruments ressemblant à des bougies censés élargir son vagin. “Ils avaient des mallettes avec dix tailles de godes. Moi j’étais à poil, sous la chemise en papier d’hôpital, j’avais froid, je pleurais. Ils regardaient la taille du vagin, fallait tout le temps l’entretenir pour que je sois pénétrable… jusqu’à ce que j’aie mal”, relate-t-iel en pleurant, bouleversé·e par le souvenir qui remonte à la surface. La raison de ces actes qu’iel qualifie d’actes de torture ne lui est même pas cachée. Ils me disaient : “Quand t’auras un mari plus tard, il faut que le zizi du monsieur puisse rentrer.”