Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 28 sur 56

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Les couilles sur la table

Ces solutions si difficiles à appliquer

baisse en moyenne de 14,5 %79.

Mais si les hommes en font moins à la maison, dira-t-on, c’est peut-être qu’ils n’ont tout simplement pas le temps, accaparés qu’ils sont par leur travail rémunéré ? Pas du tout. Il faut prendre le problème à rebours : ce n’est pas parce que les femmes ont le temps de s’occuper de leur maison et de leurs enfants qu’elles le font. Elles n’ont pas le temps. Elles le prennent malgré tout. Les hommes aussi pourraient le prendre. Et plus facilement, même, car les statistiques de l’INSEE montrent qu’ils ont en réalité plus de temps libre : trois heures trente par semaine en plus que les femmes. Trois heures trente, pour aller sur Internet, regarder la télé, faire du sport… Cela vous surprend ? C’est comme si nous estimions toustes, collectivement, et dans nos couples, que le temps des hommes a plus de valeur ; ce que le marché nous confirme, puisque leur temps de travail rémunéré est mieux payé que celui des femmes. Tous temps de travail confondus (temps partiels et temps complets rassemblés), les hommes

touchent 34,6 % de plus que les femmes80. Au fond, les femmes “compensent” le fait qu’elles gagnent moins sur le marché du travail en travaillant plus, gratuitement, à la maison.

 

CES SOLUTIONS SI DIFFICILES À APPLIQUER

J’entends bien que tout cela ne résulte pas d’une volonté consciente d’exploitation – aucun homme, je pense, ne se dit Comment je vais faire en sorte d’exploiter ma femme ? Ce n’est pas par méchanceté, hostilité ou volonté de nuire.

On pourrait se dire que les solutions à cette exploitation sont avant tout individuelles. Ce serait aux couples de négocier et de faire en sorte que la charge de travail soit équilibrée de part et d’autre. Mais, objectivement, les hommes n’ont aucun intérêt à ce que la situation change (puisque cela implique de sacrifier leur temps de loisir). Sans compter que les discussions sur les tâches ménagères peuvent être particulièrement pénibles. Dans “ménagère” on entend “mégère” et personne n’a envie de s’identifier à cette harpie revêche, armée de son rouleau à pâtisserie, qui fait la gueule parce qu’elle “fait tout à la maison”. Personne n’a envie de s’engueuler sur ces sujets, même s’il y aurait de quoi : « Un homme sur quatre avoue qu’il reste plus longtemps au travail le soir, prétextant que son patron le lui a demandé, pour rentrer après les devoirs et la préparation du repas. D’autres achètent la “paix” en faisant des cadeaux à leur compagne. La technique la plus répandue reste le fameux “je le ferai la prochaine fois”. Plus original, 39 % avouent se cacher ou sortir de la maison. Certains ont même déclaré faire semblant d’être souffrants », rapportait un membre du Haut Conseil à

l’égalité entre les hommes et les femmes81.

Il existe bien une autre solution : le recours à des tiers. Le travail domestique étant la source de conflits la plus fréquemment citée dans les couples hétérosexuels de même niveau de diplôme, chez les couples qui peuvent se le permettre financièrement, la solution est souvent de faire appel à du personnel rémunéré – d’avoir une femme de ménage. Mais là encore, les femmes de ménage soulagent plus les hommes que les femmes des tâches domestiques. D’autant qu’elles sont souvent “gérées” par la femme ; c’est elle qui est en lien avec l’entreprise ou l’association employeuse, donne les consignes, l’emploi du temps, etc. En plus de créer des emplois précaires, mal rémunérés, sans possibilités d’évolution, le plus souvent assurés par d’autres femmes – une autre forme d’exploitation — on ne fait que déplacer le problème : tout ce qui relève du domestique est toujours pris en charge par les femmes. C’est pourtant cette solution que favorisent pour l’instant nos politiques publiques, en subventionnant l’emploi de services à domicile, via des crédits d’impôts. À l’échelle internationale, on assiste à de véritables “chaînes mondiales du care”, telles qu’elles ont été mises en évidence par des féministes marxistes :

 

« Celles et ceux qui en ont les moyens embauchent des femmes pauvres, souvent migrantes ou racisées, afin qu’elles prennent en charge leur ménage et s’occupent de leurs enfants et de leurs parents âgés. Ce mécanisme permet aux plus riches de poursuivre leurs carrières dans des professions lucratives, tandis que les travailleuses du care, mal rémunérées, se démènent pour assumer leurs propres responsabilités familailes et domestiques, les transférant souvent à d’autres femmes encore plus pauvres qui, en retour, font de même – et ainsi de suite,

souvent sur des grandes distances.82 »

 

Enfin, il serait incomplet d’évoquer l’exploitation du travail domestique sans mentionner que les femmes elles-mêmes répugnent souvent à abandonner un domaine où elles se sentent compétentes. Le foyer n’est pas qu’une aliénation, c’est aussi le lieu où beaucoup de femmes sentent qu’elles peuvent s’épanouir ; choisir la décoration de l’appartement, la place de chaque objet, tout contrôler à la maison, donne une sorte de pouvoir. Et ce d’autant plus que le monde extérieur leur est hostile – comme peut l’être, on l’a vu, le monde du travail rémunéré. Le foyer est aussi un refuge contre les agressions misogynes (doublées de racisme pour certaines) de la rue et du travail.

 

Alors, que faire ? On pourrait déjà arrêter de penser l’accomplissement des tâches ménagères comme étant uniquement des preuves d’amour. Je pense aussi qu’on pourrait, individuellement, cesser de mépriser ce travail indispensable, comme le suggérait l’autrice féministe Annie Leclerc :

 

« Mesquin ? sombre ? ingrat ? dégradant ? Un travail bigarré, multiple, qu’on peut faire en chantant, en rêvassant, un travail qui a le sens même de tout travail heureux, produire de ses mains tout ce qui est nécessaire

à la vie, agréable à la vue, au toucher, au bien-être des corps, à leur repos, à leur jouissance… Si ce travail était perçu à sa juste et très haute valeur, il serait aimé, il serait choisi, convoité autant par les hommes que par les femmes. Il ne serait plus ce boulet, cette

oppressante, irrespirable nécessité… 83 »

 

On pourrait aussi baisser notre niveau d’exigence – accepter de vivre dans un appartement sale, se dire que ce n’est pas grave si les enfants vont à l’école avec des pantalons tachés, mais ça a évidemment des limites : vivre dans un espace mal rangé, ne rien anticiper, génère aussi des pertes de temps (à chercher ses affaires) et d’argent (se faire livrer un repas parce qu’on n’a pas fait les courses, etc.). Ou alors, aller jusqu’à la grève ? Je me souviens de cette femme qui racontait avoir fait “la grève de l’organisation”, jusqu’à ce que la maison se retrouve sans papier toilette. Elle avait fini par retrouver le Sopalin dans les toilettes.

 

Titiou Lecoq propose une solution intéressante : elle suggère qu’avant d’emménager ensemble, les couples « s’installent autour d’une table pour réfléchir à des normes communes et à une répartition équitable ». Ça ne paraît ni sexy ni amusant, mais je suis d’accord avec elle, c’est indispensable. Tout comme parler d’argent. D’ailleurs, après l’enregistrement de l’épisode Des chaussettes et des hommes avec Titiou Lecoq, c’est ce que j’avais proposé à mon amoureux de l’époque (celui de l’affiche des coquelicots) : allons boire une bière et parlons d’argent et de tâches ménagères ! Je lui avais fait remarquer, par exemple, que j’étais celle qui se chargeait de tout ce qui concernait la maison, et que nous partagions toutes nos dépenses à égalité (moitié du loyer, moitié des courses, des voyages) alors que je gagnais trois fois moins que lui. À l’idée d’une telle réunion, il s’était décomposé, s’était écrié que cette discussion bassement matérialiste était un tue-l’amour, indigne de la grande passion romantique que nous vivions. Ça n’était pas du tout par radinerie – il était par ailleurs très généreux. Ce qui lui faisait horreur, c’était d’aborder le sujet frontalement, de façon dépassionnée ; de regarder en face le fait que le couple est aussi une unité économique, avec des rapports d’exploitation, du travail, de l’argent qui circule ; le nôtre, comme les autres. Je pense que beaucoup pourront se reconnaître dans cet exemple : au nom d’un idéal, l’homme refusant de questionner une situation qui l’avantage objectivement (quand j’y repense, quelle illustration parfaite des privilèges masculins et de la difficulté de les dépasser…).

 

On le voit, il reste encore du boulot pour que les choses changent. C’est une pelote tellement emmêlée qu’on ne sait pas sur quel fil tirer pour la défaire : il faudrait à la fois que la vie des hommes change, que nos représentations changent, et que nos politiques publiques changent. Parce que tout ce travail effectué par les femmes, c’est du travail gratuit. L’exploitation domestique est l’exploitation économique la plus radicale, et c’est en la voyant comme une exploitation qu’on pourra s’en sortir, qu’on pourra comprendre que ce n’est pas une question de “partage des tâches” : parce qu’on ne peut pas partager équitablement une exploitation. La seule solution, c’est que personne ne travaille gratuitement pour quelqu’un d’autre. C’est en cela que je dis que la masculinité repose aussi sur l’exploitation du travail des femmes : la masculinité-performance peut par exemple consister à rester très tard tous les soirs au boulot. Avec un double avantage : se valoriser comme homme qui travaille énormément ET échapper aux tâches ménagères…

À lire les histoires que me rapportent les auditeurices, à observer mon entourage (même les couples qui se disent les plus féministes), abolir l’exploitation domestique paraît extraordinairement difficile. Désincorporer ces gestes ménagers tellement ancrés demande une telle attention, de tels efforts pour ne rien lâcher, pour comprendre que ce n’est pas une question de principe ni une lubie de féministe extrémiste, qu’au final beaucoup se résignent. Personnellement, malgré tout mon optimisme, je choisis la seule solution qui me paraît cohérente : refuser fermement toute proposition de mise en ménage. Emménager avec un homme, quand on est une femme, c’est prendre le risque de voir son temps de travail doubler. Quelle ironie, quand on pense que ce sont souvent les femmes qui insistent pour emménager ensemble, alors qu’il est très probable que ce sont elles qui y perdront. Mais je reconnais que cette solution est difficilement généralisable ; toutes les femmes n’ont pas envie de vivre seules. Ou tout simplement… pas vraiment les moyens (et on en revient aux inégalités de salaire).

 

Si j’essaie de résumer : une prise de conscience de cette exploitation domestique – dans chaque couple – serait une première avancée. Que chaque homme fasse sa part ce serait mieux… mais ce ne serait qu’un début. Car les tâches ménagères ne sont que la partie émergée du grand iceberg du travail domestique – la partie quantifiable. Il faut y ajouter tout ce qui ne se mesure pas, comme l’intensité des tâches, sur lesquelles il n’existe pas de données… et surtout l’immense partie immergée de l’iceberg : la fameuse charge mentale.

 

74. Tous les chiffres qui suivent sont issus de « Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ? », INSEE , 2015.

75. Titiou Lecoq, Libérées, Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, Fayard, 2017.

76. François de Singly, L’Injustice ménagère, Hachette, 2008.

77. Candace West et Don H. Zimmerman, « Doing Gender », Gender and Society, 1987.

78. Voilà ce qui peut expliquer aussi ces heures que j’ai passées, durant l’écriture de ce livre, à faire le ménage ou à ranger la maison qu’on me prêtait plutôt que d’affronter la page blanche. Parce que, là, dans ces tâches que j’accomplis depuis toute petite, je me sens pleinement compétente. (Mais si vous lisez cette ligne, c’est que le livre est écrit, en fin de compte – et la maison est propre !)

79. Collectif « Les variations de niveau de vie des hommes et des femmes à la suite d’un divorce ou d’une rupture de Pacs », INSEE Références, 2015.

80. « Ségrégation professionnelle et écarts de salaires femmes-hommes », Dares Analyses, novembre 2015.

81. Chiffres cités par François Fatoux dans un entretien donné à Ouest France le 8 mars 2015. Il est aussi l’auteur de Et si on en finissait avec la ménagère ?, Belin, 2014.

82. Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser, Féminisme pour les 99% : Un manifeste, La Découverte, 2019.

83. Annie Leclerc, Parole de Femme, Grasset, 1974.

 

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